Zorro carnaval

Nicolas Chalifour

On veut des histoires, ça éclaire dit-on;
et plus une histoire est vraie, plus on l’aime.
Mais les histoires vraies, personne ne sait en raconter.
Éric Vuillard, La guerre des pauvres

Fiction must stick to facts, and the truer the facts
the better the fiction – so we are told.
Virginia Woolf, A Room of One’s Own

Puis, tout d’un coup ça se met à mourir. Ça se met à mourir ici et là. Là, au loin, on en a l’habitude, on trouve ça normal qu’on y meurt. On ne s’y intéresse pas trop aux morts lointaines puisqu’une mort d’ailleurs ne changera jamais rien à ce dont on jouit ici et donc pas grand-chose non plus à ce qu’on continuera de subir là-bas : la logique est simple, imparable. Mais que ça se mette soudainement à mourir ici, c’est-à-dire à mourir beaucoup de notre côté du monde, à tomber tout autour, comme des mouches, des mouches qu’on n’oserait même plus balayer à cause de l’ampleur de cette mort, certes, mais aussi par crainte de sa subtile et tout aérienne fluidité, fluidité qui pourrait très bien faire passer la mort de la mouche au balai et du balai à celui qui aurait eu l’audace de le passer ou, alors, à celle qui aurait osé se dire que tout de même, toutes ces mouches, éparpillées un peu partout, par terre, avec leur sale gueule de mouches mortes, on ne pouvait pas les laisser là, que ça faisait désordre et que, à force, ça écœurerait… or que ça se mette à mourir ici pour vrai, en quantités non négligeables, en format club, sans taxe, et bien ça, ça, c’est quelque chose.

Toutes ces morts-là, celles d’ici, cette marée funeste et montante, écumante de cadavres, de corps crevés, c’est quelque chose qui, naturellement, est susceptible de nourrir l’espoir, de faire naître une forme d’enthousiasme et on se dit, en attendant la prochaine belle vague, que voilà ! finies les folies ! qu’on va tous y passer, sans distinction aucune, et que c’est bien fait pour nos gueules. On a forcément des flashes, c’est un peu le Grand Soir : les curés à la casserole avec une pincée de sel, les pédégés et leurs économes au pilon; liesse ! C’est la veillée des lendemains qui plantent, des jours muets.

Alors on s’applique et on les compte les morts. On calcule, on additionne, on fait des sommes, on met tout ça en colonnes, puis, une fois lancé, on étend les colonnes sur des axes, c’est joli, ça permet de visualiser les gains et les pertes, de voir venir la mort, cette mort superbe et angulaire avec son gros M, sa majuscule acérée. Et tous les jours on s’y remet, on y croit; on compile, on soupèse et, c’est inévitable, on s’excite. Voir se profiler, à grands renforts d’abscisses et d’ordonnées, le triomphe de la mort, cette généreuse et claironnante Niké, la regarder de face, de biais ou de dos, en mode cumulatif ou logarithmique, c’est forcément émouvant, c’est une petite victoire sur l’infini, c’est deux, trois feuilles de laurier jetées dans le bouillon, un baume tartiné sur l’angoisse de toutes celles et de tous ceux qui savent, intuitifs et patients, qu’il n’y a que ça de vrai, le casse-pipe viral, la moisson des bipèdes et de leurs germes : un véritable cadeau du fiel.

Mais bon, comme c’était à prévoir, tout cela n’aura finalement été qu’un mirage, un miroir aux alouettes, un guet-apens pour désespérés fragiles, pour nihilistes mal équipés qui, comme tous les nihilistes, auront oublié de lire le fine print, et on comprend vite qu’ici, c’est comme là-bas, et comme ailleurs : les planqués, les fortunés, les gras durs et leurs petites semences esquivent, comme ils savent si bien le faire, la faux des invisibles moissonneurs qui, eux, en bons petits valets du capital, en ouvriers dociles et paresseux préfèrent raser les tout vieux, les bradés, les usés, les défraîchis, ceux, celles qui ne souhaitaient rien de plus que traverser, peut-être, un autre été, les pauvres vieux donc, mais aussi les autres pauvres, le genre, la catégorie : celles qui suent, ceux qui puent, les lumpens et des légions de femmes-martyres, tous ces désunis qui ne dînent pas au château et que méprisent même les larbins qui, eux, y passent de temps en temps au vaste domaine, y vont pour lécher la botte d’un maître, lui caresser l’icône et sucer le cul en tentant de grappiller quelques miettes. Tous ces manants, ils ne l’attendaient pas tout de suite le trépas, ils croyaient pouvoir s’en sortir un tout petit peu, ou même pousser l’audace et aller, enfin, faire un tour côté jardin, voir du pays avant que le rideau ne tombe, leur casse les reins ou leur broie les vertèbres. Mais, non, non, cette mort aura eu ses préférences et les dés étaient, comme toujours, piqués, pourris sur la branche. Ce qui s’annonçait comme étant vraiment quelque chose, que beauté, noblesse et grandeur d’arme : le nivellement par les fosses, n’aura finalement été qu’une mesquinerie de plus. Il n’y aura eu ni triomphe, ni clairons, que la honte des endeuillées, la turpitude du survivant dans le chant d’un kazoo.

D’ailleurs, on assiste déjà au lent effondrement des colonnes. Les abscisses s’allongent, indifférentes, cependant que dégonflent les ordonnées. Et, dans les ruines encore fumantes de la crise, la vie, on le sent, se remettra vite au boulot. Déçu et impuissant, on la voit déjà reprendre ses droits, empoigner derechef les rênes, faire claquer son fouet et, hop ! on enchaîne.

C’est foutu, on le sait bien, et le ressac de la mort emporte les espoirs débiles qu’on a pu, si innocemment, nourrir à la petite cuillère lorsque s’emballaient les statistiques, ces érections chiffrées autour desquelles on aura brièvement tournoyé, étourdi, sans rien toucher, manière kamikaze égaré. On sent même venir les vaccins, c’est clair, c’est pour bientôt, et avec eux, la prochaine manchette : la reconstruction d’une équipe de fond de classement, une hécatombe là-bas, bien loin, ou un petit carambolage dans les parages, une élection à laquelle on pourrait croire, enfin, toutes sortes d’épisodes qui sauront différer l’apocalypse, le dénouement toujours prochain de l’Histoire.

On se désole, c’est inévitable. On s’en veut d’y avoir cru, mais on se dit aussi que, tout de même ! tant de morts, de cadavres, de vies conclues; tant de bidoche gâtée; et tout ça ici ! ici ! dans nos misères à nous ! On se dit donc qu’on n’a pas été si bête, qu’on était tout de même en droit de s’emballer, de rêver un peu. Mais bon, ça ne change rien à l’affaire puisque ça n’aura été qu’un carnage, somme toute, assez restreint, une cueillette sélective. On souhaitait tant voir triompher autre chose, mais, en bout de ligne, ce n’était rien, rien que la saignée habituelle. Ne reste plus alors qu’à attendre, résigné et tranquille comme un condamné au mitan de sa peine, attendre la fin de la comédie, ce moment terrible où l’on devra retirer son masque et quitter sa planque, sortir de son trou pour se laisser de nouveau aveugler par l’abominable lumière du monde.


Collectif Récits infectés

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