Toute honte bue

Marie-Célie Agnant

— J’ai le cœur coincé entre deux roches, dit-elle.     

Soupirs.

—  À voir les aînés partir ainsi à la queue leu leu, je pense à mes parents. Ils ont pris un sérieux coup de vieux récemment.  Je les regarde, et me vient l’impression qu’ils sont envahis par une pénombre, comme s’ils pénétraient à tout jamais dans un lieu obscur. J’en perds le sommeil. Que fallait-il, mais que fallait-il donc pour que l’on sache enfin mieux traiter nos vieux, enchaîne-t-elle. La voix est pleine d’une sorte d’effroi, elle s’emballe, se défait. Il y a tant d’années que s’élèvent les clameurs de celles et ceux qui à l’ouvrage se voient pressés tels des citrons : infirmières(iers), aidantes(ts), dénoncent, réclament des conditions de travail plus humaines, des soins qui s’inscrivent dans le respect et la dignité.

— “Ici on n’est pas pire! C’est bien mieux qu’ailleurs!”  Tu oublies cette phrase rituelle, ce passe-partout brandi à la moindre critique, pour vous clouer le bec? Surtout lorsque votre interlocuteur pense ou s’imagine que vous êtes né ailleurs. “Quel culot ! Si c’est mieux chez toi, prends tes cliques, tes claques, et retourne d’où tu viens!”  Comme pour d’autres sujets qui dérangent, voilà le débat rapidement clos. Pas de vagues! Ici, on n’est pas pire! 

— Comment comprendre cette manière de s’accommoder avec le “plus bas”?

— Honnêteté et générosité, c’est ce qu’il faudrait pour interroger la force des conditionnements qui nous ligotent, ces valeurs immuables qui engendrent dérives et catastrophes comme celles que nous vivons. On ne peut adopter le silence et l’indifférence, et parvenir en même temps à disséquer ces constructions sociales qui ont pour nom peur, lâcheté, individualisme outrancier.

— “Tant ki m’restra kekchose dan’l frigidaire, j’prendrai l’métro, fermrai ma gueule, pis j’laisserai faire!” T’en rappelles-tu?

— Jamais refrain ne fut plus approprié aux sociétés qui placent lucre et individualisme en tête de liste, à un point tel qu’elles finissent par être livrées à des pouvoirs abusifs, octroyés supposément de façon démocratique. Tant et aussi longtemps qu’on arrive à se tirer d’affaire tout seul, ça nous convient, semble-t-il. Avec un peu de chance, parfois, tout comme un nuage, surgira une idée qui nous rappelle que sans être de réels “collabos”, notre apathie, notre insensibilité, notre nombrilisme, sont les moteurs de cette machine! 

— Mais après? 

— Eh bien, après?  

Long silence

—  Si tu veux mon avis, avant d’envisager l’après, il faudrait pouvoir se demander jusqu’à quand nous accepterons de vivre dans des systèmes qui comptent sur la lâcheté et l’individualisme des uns et des autres pour que l’ensemble ferme les yeux. 

— Mais ici on n’est pas pire ! Rappelle-toi. Nous ne sommes quand même pas dans un pays aux structures de pouvoir domestiquées qui se reproduisent par la grâce de destitutions arbitraires et coups d’État sanglants, téléguidés par les flibustiers modernes. Non plus un État qui met en selle des présidents fantoches et des marionnettes corrompues. Tout va bien, tout va bien aller. Nous, on pourra bientôt remplir à volonté nos cartes de crédit, planifier nos voyages, aller au resto, chez le coiffeur, faire prendre soin de nos ongles, et puis, on est encore plus chanceux puisque nous, on a notre boulot? C’est peut-être cela l’important, tu ne crois pas?

— Ouais ! 

— Revenons à cette pandémie. Console-toi : ici, au moins, on n’aura pas creusé les tombes à l’avance comme au Brésil. C’est ce qu’il faut se dire. 

— Peut-être. 

— Tu pourrais rajouter qu’une fois la pandémie gérée, les gros plein de soupe continueront à grossir, et les pauvres, ceux qui, pour reprendre les mots de Macron “ne sont rien”, on comprend qu’il s’agit de ceux qui sont de trop, qui dérangent et peuvent bien disparaître, eh bien, qu’ils disparaissent ! On ne peut tout de même pas mourir avec eux! De temps à autre, quand la marmite semble trop pleine, on poussera des hauts cris pour pointer les salaires indécents versés aux présidents de certaines compagnies, les augmentations et bonus que raflent les politiciens… On parlera beaucoup, on surfera sur des kilomètres de mots, en choisissant le plus possible ceux qui affichent le label du politiquement correct. Puis, chacun récoltera sa petite heure de gloire, avec, en bonus, le sentiment du devoir accompli, et l’espoir que de tout ce verbiage, ne subsisteront pas que des mots friables, des coquilles vides, paroles dans le vent.

— Les politiciens et les dirigeants ont quand même droit à leurs généreuses cagnottes! Ce sont des élus! 

— Ne sont-ils pas payés à titre de gestionnaires? Ces structures pour les personnes âgées complètement négligées toutes ces années, c’est tout simplement inacceptable. En quoi consistait donc cette gestion? Ceux qui avaient la charge de gérer se rendent-ils compte qu’ils empochaient leur dû pour un travail à accomplir? Je refuse que l’on passe un trait final sur le sort de toutes ces personnes sacrifiées sur l’autel du profit à tout prix. Ils sont donc à ranger dans la colonne des dommages collatéraux? 

— Dis-toi que si ces gestionnaires reçoivent des salaires mirobolants, c’est que notre système de gouvernance estime qu’ils ont à coup sûr la gueule de ceux à qui ces salaires sont dus. Droit à des vacances à gogo, aux comptes bancaires fantômes à Panama et dans tous les paradis fiscaux! 

— Certainement qu’ils y ont droit! Qui oserait prétendre le contraire, rage-t-elle?  

On sent gonfler la colère, telle une vague, elle submerge la voix.

— Je veux bien croire que leur gueule a du mérite! Punaise! Qu’on leur donne aussi des voyages sur la lune! 

— On est en démocratie, faut pas l’oublier.     

—  Mais… revenons à Macron, ce sont les termes qu’il a employés? Je veux dire… il a traité… il a osé… Mince! Je ne trouve plus mes mots! La voix trébuche. Il n’a pas hésité à qualifier des personnes, des citoyens, de “ceux qui ne sont rien”?  

— Absolument! Espérais-tu autre chose? Il a pourtant le profil de l’emploi! Ce jour-là, il s’adressait à une assemblée d’entrepreneurs, lors d’une inauguration. De très jeunes entrepreneurs, il est important de le préciser. C’est surtout cela qui m’a horrifié, l’âge des personnes qui buvaient ces propos. Il a dit exactement ceci : “Vous allez travailler dans une gare, et une gare c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien”!

— Putain! J’en ai plus qu’assez!, crie-t-elle tout à coup. J’étouffe!  

— Attends, avant d’étouffer! 

Lourd silence

— Ne me regarde pas de cette façon, s’il-te-plaît. Je n’ai quand même pas mis le genou sur ton cou! Je te jure, si on ne se décrispe pas un peu, on va y laisser notre peau! Cette pandémie et tout le reste, va nous rendre dingues!

Cette conversation avait lieu dans la cour. De la terrasse, je les entendais.

— Dis, t’as vu, aux nouvelles, les cercueils rangés côte à côte, reprend l’autre. Bien entendu, c’est au Brésil. Dans l’état du Minas Gerais, paraît qu’on les empile. Bolsonaro, le petit frère de Trump, a décrété qu’il faut quand même mourir un jour. Au fait, cette crise généralisée est toute une aubaine pour celui-là. Elle lui rend service, en se chargeant du nettoyage indispensable qu’il voulait entreprendre à la suite de son élection. Il allait, avait-il annoncé, nettoyer le pays des associations, des syndicats et, bien sûr, de tous “ceux qui ne sont rien”! Comme si la misère inimaginable qui affecte le pays, ne s’en chargeait pas.

— Il faisait référence sans ambages aux habitants des favelas, aux gamins des rues, aux éclopés, aux nègres et aux négresses, sans oublier les prisonniers, les homosexuels, les femmes seules, les prostituées(és), la liste est longue.

— Tu parles d’une indécence! Quand on sait combien riche est le Brésil. 

— Autant de richesses, autant d’inégalités!

— Cette pandémie met à nu tout ce qu’on se refuse à rectifier depuis des siècles, ces inégalités insupportables qui se reproduisent et perdurent ici et là, depuis des temps immémoriaux. 

— En tout cas, les inventeurs du bien-être à gogo et de la démocratie made in USA n’en mènent pas large en ce moment !   

— La pudeur, pourtant, ne les étouffera pas. Au nom de la démocratie, ils auraient pu soigner les malades. À l’entrée d’un hôpital de la ville de New York, bien avant l’équipement destiné aux soignants, avant les masques et les gants, avant l’attirail et les médicaments pour les patients, on avait aligné les camions réfrigérés pour recevoir les morts!

— Sans aucun doute les cadavres de “ceux qui ne sont rien”!

— En majorité, peut-on dire. Les mêmes que Hollande avait, lui aussi, appelé “les sans dents”.

— Les mêmes! 

— Les déclassés, les oubliés, Blancs pauvres et paumés, incapables de suivre le système,

— nègres condamnés à l’indigence,

— nègres tout court,

— discriminés, depuis l’aube des temps,

— traités depuis Gorée, avec cette légèreté qui n’a d’égale que l’indifférence !

Un vent de colère semble leur obstruer la gorge à tous les deux, à présent. 

— Cela dépasse l’entendement. 

— Dire que la France et les États-Unis gaspillent des milliards à mener des guerres partout, mais ne disposent pas du nécessaire pour intervenir lors d’une pandémie annoncée! La perversion qui qualifie ce système n’a pas de limites en tout cas. Sais-tu que les USA profitent du fait que toute l’attention soit tournée vers les ravages de ce virus pour commanditer l’assassinat d’un président au Venezuela, et renforcer leur blocus interminable contre Cuba! L’administration américaine actuelle a poussé à l’extrême son instinct criminel et belliqueux, en interdisant entre autres l’envoi vers ce pays, de matériel et autres biens utiles pour combattre le coronavirus.

— Quand est-ce que tout cela va s’arrêter? La voix de la femme se brise.

— Après la guerre, on fera les comptes! Dans leur logique, jeter des bombes, affamer et assassiner des peuples a toujours été et de loin, plus important que tout. 

— Comment éviter de lier tous ces maux qui affectent aujourd’hui l’humanité? 

— Là réside la question fondamentale, on ne peut les dissocier. Ce mépris de classe sur lequel l’Occident surfe depuis toujours, le racisme structurel dont on ne voit pas la fin et, à présent, la gestion de cette pandémie qui arrache les voiles, dénude le chaos, tout se rejoint! D’ailleurs, la logique de bras de fer qui fait la force de cet assemblage de puissances économiques dénommé Occident a toujours prévalu. Elle constitue l’essentiel de ce qu’aujourd’hui on désigne par “rapports nord-sud”. Prenons le cas d’Haïti. Après une guerre menée contre l’empire colonial français, les esclaves de Saint-Domingue proclament l’indépendance. Nous sommes en 1804 et Saint-Domingue devient donc Haïti, premier pays à dire non à l’esclavage des Noirs. Sans tarder débute l’asphyxie de la jeune nation. Un certain Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, à l’époque Ministre des Relations extérieures de Napoléon Bonaparte, enjoint le général Turreau qui, lui, est l’ambassadeur français en poste à Washington, à faire pression sur les autorités américaines pour qu’ils cessent toute activité commerciale avec Haïti. Il est devenu nécessaire, écrit ce de Talleyrand-Périgord, de renouveler les représentations déjà adressées au gouvernement fédéral et d’insister de nouveau auprès de lui pour qu’il adopte enfin des mesures sévères et propres à prévenir de semblables communications entre une nation policée et des peuplades sauvages qui, par leurs mœurs féroces et leurs usages barbares, sont devenues étrangères au système de la civilisation; non seulement la sûreté de la France, mais encore la sûreté de toutes les colonies européennes et celles des États-Unis réclament ces cessations. Quel est le résultat de ces rapports commerciaux? De fournir à des hommes atroces les moyens de perpétuer leurs excès, de leur donner le pouvoir de signaler par de nouvelles cruautés, une haine constante et générale pour tous les hommes que la naissance, les mœurs distinguent d’eux; de perpétuer au milieu des Antilles un établissement de brigandage et de piraterie […]. L’existence d’une peuplade nègre armée et occupant les lieux qu’elle a souillés par les actes les plus criminels, poursuit ce « noble » monsieur de Périgord, est un spectacle horrible pour toutes les nations blanches; toutes doivent sentir qu’en la laissant subsister dans cet état, elles épargnent des incendiaires et des assassins, et il n’est pas de raison assez forte pour que des particuliers appartenant à un gouvernement loyal et généreux secourent des brigands qui sont déclarés par leurs excès les ennemis de tous les gouvernements; il est impossible de croire que les nègres de Saint-Domingue aient quelques titres à une protection et que les chances commerciales résultant d’un trafic aussi odieux balancent les raisons graves et décisives qui le prohibent entièrement.* C’est ainsi que le 28 février 1806, les États-Unis décrètent un blocus contre le nouvel État. 

— Cette tirade est ahurissante! En fait, pour décrire les Nègres et leurs comportements, ce de Talleyrand-Périgord se regarde dans un miroir! 

Rires brefs.

— Et comme si ce n’était pas suffisant, alors que le pays nouvellement libéré des vampires français se trouve isolé, le voilà bloqué de toutes parts par une coalition formée de tous les profiteurs esclavagistes. Qu’il s’agisse de la Hollande, l’Angleterre, l’Espagne, le Portugal, tous lui mettent leur genou sur le cou, s’acharnent à l’étouffer, jusqu’à ce qu’une ordonnance de Charles X, roi des flibustiers, proclame définitivement son arrêt de mort. 

— Mais comment? 

— Par une ordonnance en date du 17 avril 1825, la France contraint la jeune république à lui verser la somme de cent cinquante millions de francs. Et comme par hasard, le cours du café, dont Haïti tire en grande partie ses revenus, baisse sans tarder. D’ailleurs ce sont ceux qui pillent le café, pas ceux qui le cultivent, qui fixent aussi les prix! Et, jusqu’au jour d’aujourd’hui, cela n’a guère changé.   

— Pourquoi donc Haïti se devait de verser à la France cette somme exorbitante? 

— Pour dédommager ces colons qui, au fait, n’étaient que de vils assassins! La menace était la suivante : ou vous payez ou nous revenons avec nos canons, vous remettre en esclavage!  

— C’est le cas de dire Tabarnak! C’est une bande d’ostidvoleurs! 

— Vas-y ma chère, lâche-toi! 

— Ainsi, c’est comme si on demandait à la famille de Georges Floyd de dédommager ce Derek Chauvin qui a lynché l’homme en plein jour! 

— Tu as tout compris. Avec les intérêts payés par les Haïtiens jusqu’en 1947, cette rançon exigée par l’État français atteint au cours actuel la somme de 28 milliards de dollars! 

— Le prix du sang! 

— C’est au fait la somme inimaginable extorquée à un pays devenu exsangue, un pays dont tant de Blancs se montrent d’ailleurs ravis lorsqu’ils peuvent lui accoler l’étiquette de “pays le plus pauvre de l’hémisphère”! La question est donc la suivante : “Peut-on s’attendre à ce que des flibustiers fassent montre de courage ou d’honnêteté?” De force brute, certainement.  D’honnêteté et de courage, jamais!  

— Quant à moi, il m’arrive de perdre courage, tu sais. Totalement. Cette soif inextinguible de domination et de richesses qui tenaille l’Occident jamais ne s’apaisera. Tout le système a été bâti sur cette idée de suprématie blanche. Pour la satisfaire, ils ont, explique Louis Sala-Molins, rationnalisé la déshumanisation systématique d’un continent entier, bestialisé tout Noir parce que noir, et justifié en quelque sorte la mise en esclavage de tout Noir*. Je rajouterais qu’ils ont érigé en système le pillage de toutes les ressources de l’univers.

Qu’on le veuille ou non, cette déshumanisation s’est étendue à d’autres sphères, et elle n’est ni plus ni moins que la source des inégalités qui sévissent ici et ailleurs. C’est l’écrivain Wole Soyinka qui rappelle justement à l’occasion du lynchage de Georges Floyd que : 63 présidents africains ont été assassinés depuis les indépendances des années 60, (par un système) convaincu que seul le pillage et l’exploitation des Afro descendants lui permet de survivre **.

Si l’histoire ne semble vouloir retenir que Lumumba, devenu un symbole, tant d’autres ont payé de leur vie ce désir de reconquête de la dignité et de la souveraineté du continent africain et des pays peuplés par les Afro-descendants.  

— Cette même logique de déshumanisation est à l’œuvre lorsque Macron n’hésite pas à qualifier toute une frange de la société de “ceux qui ne sont rien”; c’est cette même plèbe déshumanisée, sur laquelle Trump ordonne de tirer lors des manifs. Tout cela est lié et vient de loin. Les propriétaires d’esclaves tenaient le même discours! Ils agissaient conformément à la croyance qu’il y en a qui “ne sont rien”, et ceux qui estiment qu’ils sont quelque chose doivent les “dominer”! Auschwitz est né de cette logique de destruction et de déshumanisation et aujourd’hui, les Palestiniens goûtent à la même médecine, avec le même acharnement criminel, on les achève, dans l’indifférence et souvent l’appui de ceux qui disent détenir les clés de la démocratie. Quant à la destruction des indigènes d’Amérique (qui n’étaient et ne sont toujours “rien”), elle aura été le prix de la conquête de ce continent. Tout comme l’anéantissement des Africains déportés et de leurs descendants en Amérique aura été le prix de la domination coloniale qui y institutionnalisa la barbarie jusqu’à l’ère contemporaine.*

— Domination rime donc avec destruction. Pour dominer les populations, ceux qui gouvernent leur font la guerre. Toutes sortes de guerres, guerres de basse intensité surtout, parfois subtiles, mais toujours impitoyables. Aujourd’hui, ils tuent à petit feu ceux qu’ils veulent dominer. Quand ils ne leur font pas la peau en pleine rue sous le regard ahuri des passants!

—  Épargne-moi, s’il-te-plaît, ce chapitre. Je ne pense pas avoir la force de l’aborder. Bien des gens disent que par chance, nous pouvons grâce aux réseaux sociaux, savoir ce qui se passe! Ça aide.

— S’il est vrai que ces canaux constituent des sources d’informations que l’on voudrait occulter, ils servent également de dévidoirs : abondance de textes à l’emporte-pièce, professions de foi, épanchements, propos définitifs, pleurs et grincements de dents, qui entraînent, si on n’y prend garde, la banalisation de comportements d’une violence insoutenable. Il faut beaucoup plus pour mettre fin à ces systèmes d’exclusion et de répression organisées.

— Tu as raison. Prends l’exemple du Canada. Ce pays brandit comme des étendards son pacifisme et sa démocratie exemplaires, et voilà qu’il profite de cette pagaille sanitaire généralisée pour mettre fin au moratoire sur les exportations d’armes à destination de l’Arabie Saoudite. Mensonges, perversions! Aujourd’hui, Amnistie internationale dénonce le fait que des blindés légers soient fabriqués à London en Ontario, sous le label de “services essentiels”.

— Je n’en peux plus, tu sais. Je vais finir par étouffer, réellement! J’ai l’impression que des roches, énormes, m’écrasent complètement le cœur. Plus qu’une feuille de papier, c’est ainsi que je le sens, ce cœur, au-dedans de moi. Un déchirement. Atroce. Douloureux. Il se déchire. C’est à cause de toutes ces images engrangées en moi. Je me suis intoxiquée à regarder les nouvelles, comme si à chaque fois je m’attendais à quelque chose d’autre, je ne sais quoi, mais comment me résoudre à ne pas écouter les nouvelles? Images tristes et affolantes qui racontent la pandémie, l’insupportable désinvolture de certains face à la souffrance, puis le lynchage de Georges Floyd. Cela part des entrailles, remonte vers la gorge, se transforme en quelque chose qui reste bloqué dans la poitrine, et s’enflamme, et continue à se déchirer, et s’étend jusque dans les os. Tout cela entraîne dans ma tête un bruit épouvantable. Il se prolonge au-delà du réel.   Tout comme des flammes, elles se propagent partout, autour de moi, en moi. Je sens mon âme s’embraser. Je ne peux plus respirer! J’ai mal à l’âme!

— Ton âme? 

— J’en ai une. Je le sais car il me faut lutter pour la préserver. Quotidiennement, j’implore la vie : “Aide-moi à garder mon humanité! Ne permets pas que des horreurs me dépouillent de mon âme!” Mais je me sens réellement déchiré. Je suis en miettes. Déchirement mais surtout, honte. Une honte qui rapidement se mue en colère dès que je commence à m’interroger, en me demandant : comment vivre avec, au dedans de moi, le refus obstiné d’être un maillon de ce système?

Sur la terrasse, je retiens mon souffle pour écouter avec plus d’attention. Les voix sont enrouées.  De là je me trouve, je ressens cette douleur. Mais je sais qu’elle vient de beaucoup plus loin que la déchirure. Elle conte cette histoire qui expose les fondations de nos sociétés, histoires de violences qui se recoupent, se complètent, insoutenables violences que l’on s’entête à nier.  Histoire refusée. Celle de tous ces combats qui font partie de notre héritage. C’est bien là que tout a commencé et nous n’avons pas fini de nous battre. J’ai le cœur à l’orage, et je me demande si j’ai encore la force de poursuivre ces luttes. Il m’arrive de vouloir m’étendre et de simplement fermer les yeux pour ne plus voir la souffrance autour de moi. Ai-je laissé dans tous ces combats une partie de cette âme que je me suis évertuée à protéger? Il est vrai aussi qu’il m’arrive de ne plus savoir contre qui lutter. C’est affreux, parce qu’alors surgit le risque de se blesser soi-même, de s’enfarger! Une sorte d’automutilation ? Cafouillage monstre dans les ressentis. Et une blessure profonde à l’âme. Faut-il diriger les tirs contre ceux qui, parce qu’ils sont nés blancs, pensent faire partie des élus, avec leur droit à un avenir extraordinaire, une vie tout leur est dû, quels que soient les moyens mis en œuvre pour obtenir ce tout, un tout, construit sur cette oppression garante de leurs privilèges? Faut-il pointer du doigt l’assujettissement et la détresse de ceux qui, en butte à la marginalisation et la désocialisation historique, rêvent d’être blancs, et qui, pour échapper à la malédiction se décolorent la peau, vendent leur âme tout en criant au racisme? Tandis que d’autres, noirs dehors, gris partout, vendent aux Blancs qu’ils vénèrent, jusqu’à leur pays et la dignité de leur peuple? À quel moment du parcours rejoint-on monsieur, madame, mademoiselle tête basse, qui ignorent tout de la stature debout et aujourd’hui encore, ne savent que sourire et faire le pitre face à Bwana? Le regard obscur, ceux-là se tiennent devant toi et te disent : “si tu es victime de racisme c’est peut-être parce que tu ne sais pas t’y prendre, moi, je n’ai jamais souffert de racisme”. Comment oublier que monsieur, madame, mademoiselle tête basse ont très tôt appris sur les bancs de l’école, ce qu’est l’architecture du racisme, qu’ils savent où se trouve leur place, apprennent rapidement ce qu’on attend d’eux pour se faire accepter ou avoir l’illusion de l’être : profil bas, faire le clown, mémoriser les mots pour plaire. Violence indicible! Elle nous oblige à creuser au plus loin de notre être, à la recherche de la plus grande source de compassion puisque, dès l’âge de 4 ans, sur les bancs de l’école, ceux-là ont déjà bu toute la honte, et jusqu’à la lie! 

Il y a longtemps que j’attends quelque chose, que je ne sais même plus nommer. Mais sur cette terrasse, aujourd’hui, je me sens comme une terre sèche en attente de la pluie. J’attends le signal qui indique que ce virus infect nous lâche un peu, que cet enfermement avait ses raisons d’être. Peut-être. J’attends le signal qui dira à celui qui me croise que le virus ne se cache pas forcément dans ma chevelure parce qu’elle est crépue, il n’est ni au milieu de mes tresses, ni sous ma peau sombre. J’attends aussi que mon voisin se mette enfin à autre chose qu’à épier mes faits et gestes, pour les rapporter à qui de droit. Quand viendra ce jour, pourtant, j’irai loin, très loin. J’irai dans les bois, je marcherai des kilomètres, si nécessaire, à la recherche d’un cours d’eau, pour emprunter sa voix, marier ma voix à la sienne, m’emplir de sa force, de son obstination à suivre son destin, pour hurler, hurler, hurler; me saouler de cris, avant de reprendre la route.

Deux oiseaux chamailleurs dans les branches d’un arbre.  

Les voix qui à présent me parviennent ne sont plus que des murmures; un éclat, parfois. On les dirait épuisés tous les deux, comme s’ils venaient de mener un impitoyable combat. Il m’arrive de penser que la vie a fait de moi une pugiliste, toujours sur un ring!

Eux, ce sont deux pacifistes. Vont-ils comprendre qu’il va leur falloir coûte que coûte enfiler des gants? Horreur suprême!

Des mots brûlants s’échappent encore d’en bas. Telle la fumée, ils montent jusqu’à moi.  Incapable d’apaiser la brûlure, le vent disperse les paroles. Je sens venir des sanglots. 

Les leurs, les miens?

C’est au tour de mon cœur de se serrer. Il en a l’habitude, à cause de cette sempiternelle question qui toute la vie m’a poursuivie; ce dilemme, que je n’ai pas su, ou pas encore résolu; et qui, aujourd’hui s’enflamme dans la bouche du grand gaillard assis sur les marches qui conduisent au jardin. Un homme vulnérable malgré lui dans sa peau d’homme, mon fils. Tout de tendresse retenue. J’ai eu l’intelligence de lui faire découvrir l’amour des fleurs, des plantes. Je me réjouis de son humanité à fleur de peau, toujours prêt à s’excuser, à vouloir porter aide à quelqu’un. Une vieille dame dans la rue nous croise un jour lui et moi. Elle s’exclame : “C’est votre fils ? Quelle chance est la vôtre! Savez-vous que lorsqu’il me rencontre dans le quartier, il me conduit jusque chez moi! Jamais il ne me laisse porter mes paquets!” Un homme paisible et qui aime rendre service? Il n’échappe pourtant pas aux contrôles abusifs et à la brutalité policière, même lorsque le racisme n’existe pas dans ce pays. Il sait ce que c’est que de trembler de peur alors qu’un pistolet est pointé sur lui, même s’il n’a commis aucun crime. Mais un jeune nègre incarne tous les dangers. J’ai dû très tôt le lui enseigner. Dans la rue, il va souvent la peur au ventre. Mais il porte quand même les paquets de la voisine qui clopine. À moi, il portera tout l’été des bouquets de fines herbes ou des fleurs qu’il soigne avec amour. 

L’été sera sans doute là, il sera peut-être beau, le virus s’en ira peut-être. Mon fils habitera l’été. Et comme tous les étés, il l’habitera dans le jardin, ivre de plaisir, avec les légumes et les fleurs qui s’ouvrent. Ce jardin complètement fou, sa bouée. Il dit s’y sentir à l’abri. Mais un jardin ne suffit pas toujours. Même s’il a l’impression qu’il s’agit d’un royaume. Il est vrai que j’ai toujours cru que mes enfants étaient rois. Rois et reine. Tout simplement parce qu’ils sont humains. J’ai découvert, en ayant des enfants, que l’amour nous protège. Et je crois dur comme fer que j’ai survécu au racisme parce que protégée par leur amour et par celui que je leur porte, cet amour qui a fait de moi une pugiliste.

Peut-on vivre protégé uniquement par l’amour? Tant de personnes aimaient Georges Floyd. Mon cœur tressaute soudain en pensant à lui, et je me demande si on est à l’abri quelque part dans ce monde, quand la peau qui nous enveloppe ne peut nous garantir un havre. Est-on à l’abri dans un pays démocratique dirigé par Trump ou Bolsonaro? Comment se protéger du monde et de ses dérives? Remue-méninge pénible. Il me ramène à cette peur qui dévore les parents durant toutes les années d’adolescence de leurs enfants à la peau noire. 

D’en bas, des hoquets me parviennent. Comment endiguer les flots? Ils pleurent tous les deux à présent. Au début, elle ne savait pas qu’existaient des larmes noires, celles qui racontent l’incompréhension qui noie le cœur d’un adolescent molesté par la police à cause de la couleur de sa peau, ou d’une mère qui voit son enfant victime de racisme, donc du rejet. Cette lacune historique, pourtant courante, irritait mon fils, causait des frictions. Elle a su apprendre. À présent, elle aussi pleure. 

Ensemble, ils pleurent. Parce qu’ils commencent à leur tour à trembler pour leur fils. Lui, n’a que cinq ans. Je compte. Et mes doigts ne suffisent pas. Je compte les années et les nuits lors desquelles ces deux parents vont trembler jusque dans leurs os. Je compte les nuits sans sommeil où ces douleurs réveilleront la honte séculaire. Je compte les nuits au cours desquelles tout en eux risque d’exploser.   

La pause est finie. Ils rentrent poursuivre le télétravail. Je reste longtemps sur cette terrasse, le cœur rempli à la fois de désarroi et de gratitude. Avec le temps, celle-ci fait partie de mes outils pour atteindre la sérénité qui souvent se trouve tellement loin de tout et de nous. Qu’il est agréable d’être à l’abri, ou même de se sentir à l’abri. Et comment, même à l’abri, éviter de penser au double enfer que doivent être les favelas, là-bas à São Paulo, à Rio : imaginer l’effroi de tous ceux-là qui savent que leur tombe est déjà creusée, qu’elle les attend. Qui les protègera du monde? Qui protège “ceux qui ne sont rien” du monde? Qui protège le monde du monde? 

Deux rouges-gorges gracieux habitent ce jardin depuis longtemps. Ils ont choisi le cerisier et le pommier rabougri, qui n’offre que des pommes rabougries. Ils doivent certainement picorer avec beaucoup de gratitude, personne ne leur tire dessus. Ni fusil, ni arbalète, ni pistolet taser, ni lance-pierres. Une terrasse fleurie, un jardin, sont-ils des havres sûrs contre les virus, qu’ils soient ceux du racisme, de la haine, de la bêtise, de l’ignorance, ou du corona? Cette question me rend folle, je m’entête. 

Devrais-je alors tout simplement apprendre à me dire que si je suis à l’abri, c’est parce que je le mérite, que c’est mon privilège?

Cette pensée idiote me perturbe jusqu’au soir.     


NOTES

* Propos, extraits et citations tirés de La férocité blanche : des non-Blancs aux non-Aryens, ces génocides occultés de 1492 à nos jours, Rosa Amelia Plumelle-Uribe – Albin Michel , 2001.

** Wole Soyinka, « Georges Floyd : l’analyse de Wole Soyinka », La Maison de l’Afrique, 4 juin 2020. URL : https://www.lamaisondelafrique.com/post/george-floyd-l-analyse-de-wole-soyinka


Collectif Récits infectés

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