Ride Alone

Sanna

Une quarantaine. Ça toujours été ça mon quotidien. Une mise en retrait de la société. Non par décret national. Par décret familial.Ma mère a toujours eu peur qu’un zob me déflore. Mes rares sorties avec mes amies sont ponctuées de ses appels répétés. À vingt heures, j’ai le droit aux textos qui m’ordonnent de rentrer à la maison, et elle s’en bat les klawis que ça fasse seulement deux heures que je sois sortie. Dès que j’enjoy ma soirée, elle me rappelle à la réalité. Je ne peux jamais vivre ma best life. Wil Aime, mon gars sûr, donne ce conseil : « chaque détail compte ». C’est ce que j’applique pour chacun de mes alibis. Quand je prétends me rendre à une conférence, j’ai des photos backups pour les preuves. Elle doute de tout, fouille dans mes affaires, vole ma carte bancaire pour surveiller mes dépenses. Un putain de tyran qui impose sa dictature. À petite échelle, juste chez moi.

En avril, mes amis inquiets prennent de mes nouvelles et me parlent des risques de l’isolement sur la santé mentale. Ne vous en faites pas, ça ne change pas grand-chose à ma vie. C’est chill, je gère. Mais au bout de deux semaines, je réalise que c’est fuck all le cas. Le travail et l’Université, c’est mes échappatoires. Moins je croise ma mère, mieux je me porte. J’ai mes astuces : trop de travail, trop d’étude, je n’ai pas le temps de parler. L’éviter. Ne jamais manger à table ensemble. Le COVID nous a réunis durant le ftour pendant tout le ramadan. Il nous a fallu apprendre à cohabiter. Pour la majorité des familles musulmanes, le mois sacré permet de se retrouver dans la joie et la paix. Ma mère, mon père, mes frères et moi, on criait.

« J’hurle pour compenser le chuchotement de mes révoltes. »

Les reproches fusent. Je suis sa déception et j’encaisse. Elle regrette de m’avoir comme fille, et j’encaisse. Dans sa tête, je suis un kid irresponsable. Elle me compare aux autres, ana zebla, mais je garde la tête haute. Je soutiens son regard. Baisse les yeux. Mon regard se fige et tient bon. C’est tout ce qu’il me reste. Baisse les yeux. Je ne cède pas. Je fais ma bad, mais en vrai, j’ai la chienne. Je me suis juré qu’on ne lèverait plus la main sur moi. Si elle recommence, je prends mes affaires et je me casse. Mais partir en pleine pandémie, ce n’est pas le meilleur timing. Elle m’ordonne une dernière fois de baisser les yeux. Je ne sais pas où je pourrais aller. J’ai perdu mes deux jobs. L’Université est fermée. Je capitule.

Ses commentaires peuvent être vicieux. Des sous-entendus que juste moi et ma mère pouvons comprendre. C’est comme ça qu’on communique chez nous. Quand la colère passe, le mépris reste. T’habi znak, elle me dit lorsque j’avoue avoir hâte de sortir. Elle me demande de l’aider avec un formulaire. Si par malheur je ne sais pas le remplir, elle m’assène : « ça tu ne connais pas, mais smata tu connais ». Elle veut parler de LA chose, LA connerie, LA fois où elle a appris que je n’étais plus innocente. J’ai envie de lui faire cracher le morceau, say it, dis le mauvais mot, celui qu’on ne prononce pas chez nous, dis-le que je suis une kahba. Get over it. Tout se passe dans le regard. Je vis sous la pression de ses cris constants. Mon père ferme la fenêtre pour que les voisins ne nous entendent pas, ou nous entendent moins. J’essaye de mute ce qu’elle me dit, de faire comme s’il s’agissait d’un bourdonnement. J’exploserai un autre jour. Je ne lui donnerai pas la joie de me voir céder cette fois-ci.

« J’obéis à mes peurs mais j’ai l’intention de faire en sorte que ça change »

Dormir. Mon anesthésiant cheap. Je bats des records. Vingt heures de sommeil consécutives, trois jours sans sortir du lit. Mon corps ne peut plus handle, mais il m’aide à me faire croire que je suis encore fatiguée pour m’éviter de penser. J’oublie que j’ai besoin d’air frais et qu’une marche me ferait du bien. J’oublie que j’ai besoin de socialiser sur Zoom. J’oublie que j’ai besoin d’un psychologue. Les murs ont des oreilles. Et puis j’ai peur qu’on me prescrive des antidépresseurs pour la même raison que je ne prends pas la pilule : je ne saurais pas où les cacher sans que ma mère les trouve. S’il y a une chose de plus tabou chez nous que la sexualité, c’est la maladie mentale.

Bad luck, je dois deal avec les deux. Un soir, mon père parle du suicide d’une cousine éloignée. Il blâme son père de ne pas avoir remarqué les signes précurseurs. Je me retiens de me lever d’un bond : « Tu te fous de ma gueule ? Pourquoi n’as-tu jamais remarqué les mayday que j’ai toujours essayé de t’envoyer ? ». Les mots restent coincés dans ma gorge. Il a vraiment oublié la fois où je l’ai réveillé en pleine nuit en implorant son aide? Cette nuit-là, il s’est rendormi en pensant qu’il s’agissait d’un mauvais rêve. Quand il m’en a parlé le lendemain, je n’ai pas eu le courage de le contredire. Oui, un mauvais rêve, that’s it. Baba, je t’en veux pas, même si ça fait des années que tu m’ignores.

Je déprime depuis longtemps. La COVID est venue accentuer le tout. Je m’isole encore plus et ne réponds plus à mes messages. Je suis mad contre moi-même d’être restée dans ce milieu nocif. Une nuit, je me lève pour voir où je pourrais me pendre dans la maison. Je ne trouve rien. Le lendemain, je concocte un cocktail de médicaments. Mais je n’ai pas d’alcool sous la main, et je ne veux pas me rater encore une fois. Zebi, à qui parler de tout ça? Comment je me suis retrouvée dans cette position où l’idée de m’enlever la vie est plus simple que celle de confronter ma famille? Je rêve d’une mère qui me caresserait les cheveux et me dirait « Benti, ne t’en fais pas. Demain, on te trouvera un spécialiste ». Mon amie Yasmine, c’est ce que sa mère lui a dit. Je n’ai pas cette chance. Alors je me chuchote les mots que j’aimerais entendre.

« Elle réfléchit parce que c’est tout ce qu’elle sait faire et ses cheveux poussent »

Ma mère est contente de pouvoir élargir son contrôle. Ce n’est pas elle qui le dit, c’est M. Legault. Les directives gouvernementales s’accordent à sa volonté. Tout va bien aller.

Ce qui me rend plus anxieuse que la COVID, c’est l’après-COVID. Je vais me retrouver à la case départ. Début juin, elle m’autorise à me rendre à une manifestation, mais elle demande à mon petit frère de me chaperonner. Pour quoi faire? Me protéger zaama? I got this on my own. Et protéger quoi? Mon hymen? Ma pureté? Mon honneur? Il y a plus rien ici. Une coquille vide. Mineure à vie dans un pays de droit ya zeh. Fuck l’infantilisation et fuck l’éducation que vous donnez à votre fils. Encore heureux qu’il n’ait pas ce mindset tordu. Je me révolte pour des grandes causes, je badtrip devant des injustices, mais je n’arrive pas à me prendre en main. Une vraie petite imposture, voilà ce que je suis.

Quand tout le monde aura le feu vert pour se réunir, je serai encore à l’écart. Je regarderai les stories de mes amis en me disant que moi aussi j’aimerais ça un pique-nique dans un parc à Montréal. Et retrouver ceux que j’aime même à deux mètres. Éventuellement, je retrouverai une job. Contrairement à ce qu’on me dit, ça me brisera encore plus. Atteindre un niveau de performance, donner le meilleur de soi, agir comme si tout était fine, alors que loin des regards, je m’effondre. Le confinement est inéluctable en temps de pandémie. Mais moi, j’ai des barbelés autour de moi toute l’année. Depuis toujours.

« Je suis une fille arabe. J’ai été en quarantaine toute ma vie. »

Ce meme circulait sur Instagram fin mars. Il m’a fait rire. Il m’a fait chier aussi. Toujours les même fucking clichés. Ce qui m’a rendu encore plus mad, c’est de réaliser que j’incarne ce fucking cliché. Pour survivre je vais devoir tout casser, aller à contresens. Ride alone, c’est tout ce qu’il me reste à faire. Une fille de bonne famille, ça n’abandonne pas les siens. Ça ne va pas, vivre à Montréal en appartement? C’est ce qu’ils me répètent tout le temps. Mais je n’ai pas le choix de bounce, sinon c’est ma mise à mort. Elle est freaking intimidante, elle fait deux fois ma taille, elle m’a déjà écrasé le crâne avec tout son poids sur moi. Je ne vais pas me leurrer, j’ai été conditionnée à avoir peur d’elle. Mais live, je suis tannée de ses power trip. Je suis rendue à un stade où je m’en calice. Je vais exploser, hurler Edjreh et get the fuck out, pour de bon.


Collectif Récits infectés

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