Quand il y aura moins

Clara Dupuis-Morency

Au retour du dehors, notre mère reste près de nous pendant que nous lavons, nous frottons, nous décrottons nos mains sous le jet d’eau. Notre mère attend, pendant que nous décrassons tout le monde du dehors de notre peau. C’est la première chose qui doit être faite, au retour, nos mains doivent être lavées car il ne faut pas ramener le dehors à l’intérieur. Quand il y aura moins de virus, nous pourrons toucher, nous pourrons saisir les choses du dehors.

Notre mère parle fort, sa voix s’emporte, mais à qui parle-t-elle. Notre mère parle à la télévision. La télévision reste allumée en continu, la télévision dit votre bulletin de nouvelles à 360 degrés, la chaîne débrouillée pour vous. Notre mère crie aussi sur le balcon, aux gens qui passent en bas, dans la rue, et dans le grand parc qui s’étend devant la maison. Ceux qui se croisent de trop près, regardez comme ils s’agglutinent, n’en finit pas de gronder notre mère. À la pénombre, ma sœur et moi aimons nous glisser dans la fraîcheur, nous asseoir l’une contre l’autre, observer les formes, lointaines dans le vert, celles qui se collent dangereusement, celles qui s’agrègent l’une à l’autre, qui s’agrègent lentement à la nuit.

Notre père travaille tous les jours, au sous-sol. Lui aussi, parle à des gens, mais les gens à lui répondent. Nous voyons dans l’ordinateur, avant que l’on nous déloge, se succéder les séries de têtes, casées dans leur petite fenêtre. Parmi les visages il y a aussi celui de notre père, et loin derrière, les nôtres, alors que nous tentons de nous fondre dans le décor. Avant le virus, notre mère travaillait. Les enfants que nous croisons dans la rue sont eux aussi avec leur mère. Notre mère se raidit quand un enfant pleure, quand un enfant crie. Le virus peut être dans les larmes, le virus peut être dans la voix. La bouche par-dessus tout est une sale chose. Nous n’approchons pas, nous gardons notre bouche fermée, nous gardons notre espace.

Quand il y aura moins de virus, nous pourrons retourner à nos jeux. Aujourd’hui, nous gardons notre espace. Quand il y aura moins de virus, nous retournerons dans le monde.

Au sous-sol, il y a aussi le fusil de notre père, notre père dit on ne sait jamais. Nous ne savons pas, nous non plus, alors nous n’y touchons pas. Depuis que notre père travaille au sous-sol, nous ne descendons plus y jouer. Le sous-sol est maintenant pour le travail de notre père, et pour l’entreposage de la nourriture.

Nous n’avons aujourd’hui plus de grands-parents. Notre grand-père est mort dans le grand ordinateur de travail de notre père. Notre père a dit prenons le mien, on verra mieux. Nous ne savions pas ce qui allait se passer, notre mère a rabattu le couvert de la tablette sur le Magicien d’Oz, la sorcière verte allait mettre le feu à l’épouvantail, nous nous sommes groupés au bureau de notre père, il y avait encore des papiers partout, la dame qui tenait l’écran de l’autre côté pour grand-père a dit qu’il ne fallait pas trop traîner, que plusieurs attendaient dans les autres chambres. Et grand-père il s’est bien dépêché, notre père a dit qu’il était de toute façon au bout du rouleau. À la fin, grand-père était instable, on le perd, a dit notre mère, votre connexion est instable a dit l’ordinateur, le réseau du centre c’est de la merde, a dit notre père. C’était comme la fois où le Magicien d’Oz était resté figé, la tête de notre grand-père ne bougeait plus, la bouche restée ouverte les yeux à moitié fermés, la salive faisait un motif dans les pixels, il est resté comme ça longtemps, et pour en finir notre père a fermé la fenêtre.

Pour notre grand-mère, nous étions en balade et il n’y avait pas de wifi. Ça règle la question, a dit notre mère. Nous lui avons dit au revoir de la voiture, au service funéraire à l’auto, notre père a baissé la vitre et nous a dit regardez dans la fenêtre, voici grand-mère dans le vase posé entre les fleurs.

Quand nous sortons jouer dans la ruelle, à l’arrière, notre mère nous dit revenez quand vous entendez les cloches. Les cloches sonnent tous les jours, pour l’heure des repas. Notre mère dit c’est étrange, d’entendre les cloches à nouveau, et notre père dit elles n’ont jamais cessé, nous les entendons à nouveau maintenant que le bruit de la ville ne les couvre plus.

Un jour, dehors, nous découvrons une autre enfant. Nous l’avons peut-être connue dans la vie d’avant, elle nous dit son nom, et nous reconnaissons ce nom. Elle porte le même nom que notre mère, alors nous l’appelons Petite mère. Petite mère a une bicyclette, et elle nous laisse monter dessus. Ses cheveux ont poussé, depuis que nous l’avons vue, et ils s’emmêlent dans nos jeux. Nos cheveux à nous n’ont pas poussé, notre mère s’assure de les couper régulièrement, il ne faudrait pas qu’ils se nouent et si encore on ne pouvait plus vous séparer.

Nous frémissons quand nous entendons les cloches, nous disons que nous devons rentrer, et Petite mère ricane. Nous frémissons aussi, à son rire. Nous ne savons pas quand elle doit rentrer, ce qui lui fait entendre l’heure du retour. Nous ne savons pas où demeure Petite mère, nous savons qu’elle habite quelque part dans les environs. Parfois, elle nous quitte brusquement, et repart en trombe sur sa bicyclette, sans nous dire au revoir.

Nous ne parlons pas à nos parents de Petite mère. Quand notre mère nous demande, nous disons oui, nous gardons notre espace, oui nous fermons notre bouche. Notre père a monté le fusil à l’étage, il passe la nuit couché comme un chien fidèle au pied du lit.

Nos parents nous disent que, bientôt, nous retournerons à l’école. Le facteur apporte un autre écran, que notre mère désinfecte et installe dans un coin du salon, c’est là que vous irez à l’école. Quand nous revoyons la maîtresse, dans sa fenêtre, elle pleure, les larmes coulent sur ses joues et défont son visage. Nos visages, à côté d’elle sur l’écran, restent les mêmes. La maîtresse ne va pas bien. Nous trouvons que l’école c’est un peu ennuyant après tout. Pendant que notre mère se colle à la télévision, nous sortons dehors. Nous trouvons Petite mère à deux coins de rue. Elle nous dit qu’elle a décidé de partir, qu’elle va prendre sa bicyclette, elle nous dit que si nous voulons venir avec elle, qu’il y a la place, mais que nous devons fournir les provisions. Nous disons que le tombeau est plein, au sous-sol, de viandes surgelées.

La nuit venue, Petite mère nous attend à l’arrière, dans la ruelle. En regardant par la fenêtre, nous voyons la silhouette noire à deux roues, les longs cheveux. Nous passons devant la chambre de notre mère et de notre père, le fusil dort paisiblement à leurs pieds, on ne sait jamais. Nous sortons de la maison. Nos besaces sont lourdes de viande froide, rigide. Nous enfourchons la bicyclette, il y a la place. Nous nous serrons très fort, et nous serrons Petite mère alors qu’elle démarre, la force de la bicyclette, et des jambes musclées de Petite mère, nous propulsent un peu vers l’arrière. Nous trouvons un équilibre, le poids de chacune fait contrepoids à celui des autres, dans la nuit, on doit nous prendre pour une seule créature difforme, fuyant la lumière des foyers, le rire de Petite mère fait crécelle dans le silence de la rue vide, la viande est froide sur les muscles de nos cuisses, brûle notre peau pendant qu’au contact de notre sang elle commence à fondre, lentement, entame la faim des prochains jours. Nous quittons notre ville, vers d’autres villes, les cheveux noueux de Petite mère fouettent notre visage, nos épaules. Le vent fait pleurer nos yeux, les fausses larmes se mêlent à la poussière de notre peau. La saleté du béton nous éclabousse. Nous crachons les résidus de la route, le glaviot nous colle aux jambes, et forme bientôt une membrane liant notre cortège. Pour nous entendre, il faut parler très fort, il faut faire porter la voix, faire de la voix un corps humide, conducteur. Nous quittons la ville, Petite mère dit que la campagne l’ennuie, et qu’il faut rouler encore, Petite mère crie, crachante, qu’il y a encore de la ville à trouver. 


Collectif Récits infectés

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