Philosophie des barbelés

Louis-Thomas Leguerrier

Le confinement n’a rien de bien nouveau pour moi qui suis né dans un bunker. Rien de bien défamiliarisant le confinement, rien de bien différent de ce que j’ai connu dans ma famille, dans le chez-soi douillet de ma banlieue concentrationnaire, avec les jouets, les peluches, les cajoleries, la douceur et la tendre caresse des barbelés. C’est une chose rassurante que le bunker, une chose rassurante les barbelés, surtout lorsqu’ils sont présents dès la naissance, comme un paysage naturel et sans histoire, ou plutôt, comme un paysage produit par une histoire dissimulée sous le tapis, là où on ne regarde jamais sauf pour chercher les figurines que j’y laisse traîner ou pour passer la balayeuse et aspirer vite fait la poussière, les débris, les décombres accumulés avec le temps qui passe et qui ne change rien, et si je voulais faire de la philosophie, je dirais que la balayeuse c’est comme l’ange de l’Histoire dont les ailes sont prises dans la tempête et qui regarde le passé en morceaux et qui ne pourra jamais les recoller, jamais rien arranger parce qu’il est absolument impuissant comme sont impuissants à nous protéger de l’ennemi les barbelés, le bunker, le mur, appelez-ça comme vous voulez : l’essentiel c’est de comprendre que je suis né et que j’ai grandi confiné, à l’intérieur comme à l’extérieur, le confinement dont je parle ne se laissant pas situer, circonscrire, localiser. Le confinement dont je parle, il nous enferme où que l’on soit, quoi que l’on fasse, parce qu’il repose sur l’idée que la peur est la première, la dernière et la seule vérité. Les philosophes anciens croyaient que le début de la philosophie, c’est l’étonnement. Dieu les bénisse, eux et leur savoir vénérable, mais force est d’admettre qu’ils étaient un peu naïfs. Un philosophe plus moderne et qui comme moi s’appelle Thomas a bien vu pour sa part que la philosophie commence avec la peur, la peur et rien d’autre, la peur du prochain qui ne s’approche que parce qu’il veut nous tuer ou bien parce que lui aussi a eu suffisamment peur et qu’il s’est mis à penser, et que par conséquent, à force de raisonnement, lui est apparue la nécessité de se confiner ainsi que l’idée qui en découle obligatoirement, à savoir qu’en unissant nos forces, on serait capables de construire un bunker plus gros et plus solide que tout ce que pourra jamais construire l’individu isolé, c’est-à-dire n’ayant pas encore sublimé sa peur en philosophie des barbelés. C’est une chose rassurante que le bunker, une chose rassurante les barbelés, mais c’est aussi un rappel constant qu’il y a d’excellentes raisons d’avoir peur.

Ce n’était pas toujours facile de grandir en tenant compte, à chaque instant, de la peur de mes parents. Ce n’était pas non plus particulièrement difficile, comme ce n’était pas particulièrement difficile, au début de la pandémie, de suivre les recommandations du gouvernement et de tous ceux qui, sans gêne aucune, se sont mis à applaudir ce gouvernement qu’ils critiquaient la veille avec tant de ferveur. Rien de très difficile dans le fait de s’enfermer, de profiter de la vie et de faire la morale à tout le monde pendant que les plus précaires continuent de travailler pour qu’on ne manque de rien. Rien de très difficile et pourtant, ce n’était pas non plus facile, de voir ressurgir cette peur dont je croyais m’être départi avec les années. Les gens qui ont peur ont souvent la conviction d’être du bon côté de l’histoire. Après tout, se disent-ils, ne vaut-il pas mieux prévenir que guérir? Si tout le monde avait peur comme nous, n’y aurait-il pas moins de choses à réparer, moins d’entreprises menant à de terribles évènements et à la nécessité de s’en remettre, de reconstruire après la catastrophe? Dieu les bénisse, eux et leur admirable raisonnement, mais encore une fois, il se peut qu’elle comporte une certaine dose de naïveté, cette façon de voir les choses qui passe sous silence tout le mal, toute la souffrance qui découle directement de la peur. Qu’en est-il, en effet, des conséquences de la peur? Qu’en est-il, des conséquences du confinement que la peur collective a permis de placer au-dessus de toute critique? La crise économique, l’accroissement des inégalités sociales, l’exploitation éhontée des pays du Sud qui nous font vivre comme des rois au royaume du confort et de la médiocrité, qu’en est-il de tout cela? Il n’en est rien, puisque pour nous privilégiés, plus rien n’existe, en temps de crise, sauf la sécurité, la sécurité pour nous et pour notre famille, et si possible aussi pour l’ensemble de cette grande famille terriblement fonctionnelle qu’on appelle la nation, et au nom de laquelle s’expriment et agissent les chefs d’État dont nous sommes toujours prêts, dans une régression sans faille, à reconnaître la paternelle autorité. La peur, selon Adorno, est non seulement le début de la philosophie, mais elle est en outre ce qui transforme progressivement la philosophie ainsi que toute pensée conceptuelle en une redoutable machine de guerre, une machine de guerre qui ne nous quitte jamais, même lorsqu’on se départit des machines et des armes qui prolongent notre corps et notre esprit, comme le rhinocéros porte sur lui ses défenses et ne peut jamais s’en départir. La peur c’est l’Histoire, c’est-à-dire une seule et unique catastrophe, et non pas ce qui nous préserve de la catastrophe. J’ai peur tellement peur de ma tendance à essayer de déjouer la peur en agissant comme si j’étais au-dessus d’elle comme si j’étais invincible comme si je pouvais maltraiter sans relâche mon corps mon esprit me mettre en danger chaque fois que s’en présente l’occasion sans jamais avoir à subir les conséquences de mon méticuleux travail de destruction. Ça peut vite devenir dangereux, pour moi et pour les autres, de réagir comme ça à la peur, surtout en contexte de pandémie, peut-être même plus dangereux encore que la peur elle-même, ce qui montre bien qu’on ne s’en sort pas, qu’on nait et qu’on crève dans la peur quoi qu’on fasse, quoi que je fasse.  


Collectif Récits infectés

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