Les petits pactes

Kiev Renaud

Pendant mon enfance, l’idée que mes parents puissent mourir me terrorisait et je restais fidèle à ma peur pour que rien n’arrive dans le cas où je baisserais mes gardes. Je faisais des pactes pour les garder vivants : si je mangeais mes brocolis, gardais les yeux ouverts sous l’eau du bain ou retenais mon souffle encore un peu, mon père n’aurait pas d’accident de voiture en rentrant le soir. Je retrouve ces pactes, ces jours-ci, en temps de pandémie : si je réussis à ne pas me gratter le nez jusqu’à chez moi, au retour de l’épicerie, les mains pleines de sacs et de microbes, tout le monde sera épargné. La plus grande différence avec l’enfance, c’est que je ne m’inquiète plus seulement pour ma famille. Je ne me rappelle plus exactement à quel âge cette conscience des autres s’est développée, mais elle m’est d’abord apparue comme une absurdité : quelle drôle d’idée, une vie qui ne serait pas la mienne. Quand on m’a appris que tout le monde ne parlait pas français, j’ai d’abord cru à un coup monté : peut-être faisaient-ils semblant, parlaient-ils à l’envers ou quelque chose comme ça – un jeu dont je ne connaissais pas encore le code.

Je retrouve aussi les frontières du monde de l’enfance, ne circulant plus que dans un cercle réduit autour de mon appartement, devenu mon terrier, un habitat presque animal ; ma destination la plus lointaine est le parc, à moins d’un kilomètre de chez moi, exactement comme quand j’étais petite. Mon univers se réduisait alors à ma maison que je ne pouvais pas quitter seule. Vers dix ans, j’ai eu l’autorisation de me rendre au dépanneur pour acheter du lait ou des guimauves; un trajet court que je connaissais par cœur, comme aujourd’hui je me rends à la fruiterie en évitant les boulevards. Pour moi, les amis habitaient nécessairement sur la même rue que moi; j’en reviens à cette définition maintenant que je ne fréquente plus que les gens de mon quartier, tournant en rond dans la même constellation de commerces. Seul leur point de départ diffère légèrement du mien, nos appartements comme des cibles au centre de nos cartes.

En voiture avec mes parents, je pouvais aller un peu plus loin, parfois même dans d’autres villes, pour rendre visite à mes cousins. Je regardais la fenêtre comme une télévision, fascinée par mes frontières repoussées à toute vitesse. Une fois l’excitation passée, cependant, ce décentrement avait toujours quelque chose d’un peu bouleversant : j’avais du mal à m’endormir dans une chambre qui n’était pas la mienne et je cherchais mes repères – le dépanneur, le parc, des amis dans la rue. Le concept de chaînes de commerces m’était étranger; pour moi « le Maxi » était un lieu tout à fait unique et singulier, planté au centre-ville de Sherbrooke, et il était inquiétant de retrouver la même enseigne ailleurs, dans une bâtisse semblable mais pas complètement, avec un ordre des rayons un peu différent. Le monde était distordu et j’étais la seule assez lucide pour m’en rendre compte.

Nous nous rendions une fois par année au Lac-Saint-Jean où vivait ma grand-mère : six interminables heures de route qui menaient à ce qui étaient pour moi les confins du monde. J’avais parfois la chance de réussir à m’endormir, mais sinon je sentais bien chaque instant du trajet, comme engluée dans l’ennui. Chacune des occupations que je me trouvais ne tenait pas plus de cinq minutes et j’étais insultée quand ma mère me suggérait de « faire un dessin ». J’ai pris l’habitude de meubler le temps (j’entends dans cette expression l’écho des grandes pièces vides). Plus aucun moment d’attente ne me paraît long, désormais – c’est exactement comme si je m’endormais, la joue imprimée dans la vitre. J’ai aussi pris l’habitude des décentrements, si souvent répétés qu’ils ont fini par s’endolorir jusqu’à ce que je ne les ressente plus. J’ai déménagé plusieurs fois, vécu en France pendant des années et pris l’avion sans même m’étonner de me réveiller si loin de chez moi. Le jour ne se levait plus en même temps et je n’en faisais pas grand cas; je calculais le décalage horaire comme un jeu et faisais taire très vite les protestations de mon corps par du café ou des somnifères. Quand on perd cette conscience du temps et des lieux, on peut circuler dans le monde aplati comme dans notre quartier. C’est peut-être grâce à cet engourdissement de l’habitude que j’ai fini par endormir mes inquiétudes; l’extrême conscience du danger s’est diluée avec les années, à force que les choses n’arrivent pas.

Je retrouve ces craintes maintenant que le monde est à nouveau cloisonné et que nous sommes tous redevenus des grands enfants, punis dans nos chambres et nos quartiers. Tous ceux que j’aime ne vivent pas dans la même maison que moi et je ne peux pas aller vérifier, la nuit, s’ils respirent encore. Leur écrire est ma seule façon de prendre leur pouls, je reçois leur réponse comme la confirmation d’un battement de cœur; ça va, oui toi. Et tous ces inconnus que je ne peux pas contacter. J’aimerais que mes pactes réussissent à protéger tout le monde. Alors je ne me gratte pas le nez, je mange mes légumes et je fais des dessins, en attendant que ça passe.


Collectif Récits infectés

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