La Petite-Patrie

Hector Ruiz

I am the witch of the water
I come like a thief in the night
Bewitched by invisible forces
To lead you away from the light
Water Witch, The Secret Sisters

Ce matin, un rorqual à bosse a été vu près du port de Montréal. Léo allait rejoindre des amis dans la ruelle verte pas loin de la maison. Juliette et moi avons fait la file pour acheter une paire de sandales. Une heure plus tard, elle était déçue de la seule paire rose disponible. Les joggeurs se saluaient à outrance sur la piste des Carrières et je me suis demandé si quelque chose du confinement allait me manquer.

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Avec Dom, un ami de longue date rencontré à l’UQAM, et avec qui j’ai coécrit trois livres, nous avions conçu un atelier de déambulation, La tournée des grands ducs, pour le Mois de la poésie de Québec en mars. Un parcours en ville pour aller se perdre, prendre des notes, s’abreuver en chemin à des bars et s’imprégner de l’atmosphère des lieux. Nous avions aussi organisé en collaboration avec le Musée de la civilisation de Québec une soirée de poésie, Tournée générale. Cet événement allait réunir six poètes pour évoquer l’imaginaire de la taverne avec un micro-ouvert pour le last call. Depuis un an, nous travaillions en collaboration avec le musée.

Également, au mois de juin, Dom et moi avions planifié une petite tournée de promotion pour notre livre Taverne nationale et pour mon quatrième recueil de poésie, Racines et fictions. De Paris à Berlin : des lectures et des ateliers, des rencontres et la différence que le voyage permet. Ces publications et une bonne partie de notre vie littéraire sont parties avec l’eau du bain. Pour passer par-dessus, j’ai lu Cortázar, Hemingway, Faulkner, Fitzgerald et j’ai écrit aussi. J’ai assemblé un recueil de poésie qui comporte quatre suites de voyage : un séjour à Brooklyn, une résidence à l’université Old Dominium à Norfolk en Virginie et deux tournées littéraires en Allemagne. C’était à ma portée. J’ai envoyé ce manuscrit à mon éditeur fin mai. Pourquoi lui avoir envoyé alors que tout le pays était en pause et que la culture était ignorée. C’était absurde, mais encore plus absurde est le vide que chaque fin révèle.

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Le confinement de Léo a commencé par la mise au plancher du matelas, sa chambre était son campement. Juliette tenait absolument à garder son titre incontesté de championne familiale de Monopoly. Elle l’a bien défendu pendant trois interminables parties. Sa manière d’acheter des avenues et des maisons nous intriguait davantage que la manière dont Trudeau et Legault dépensaient. Nous avons développé avec joie et angoisse une routine de confinés blancs. Je suis Guatémaltèque avec des privilèges de blanc. Je suis un immigrant dans mon lieu de naissance. Je suis une contradiction territoriale. L’été dernier, nous avons passé trois semaines au Guatemala. Ma plus grande peur était le choc que Léo et Juju allaient vivre au moment de rencontrer des enfants de leur âge en guenilles, pieds nus et peau brûlée, vendre de la gomme balloune sur le boulevard Las Americas. Nous avons développé avec joie et angoisse une routine de confinés blancs. En avant-midi : enseignement et école à distance, jogging, vélo, yoga. Puis le dîner, suivi du Monopoly et nos promenades qui se terminaient toutes au parc à chiens oublié sous le viaduc Van Horne. Cette routine nous a beaucoup aidés à traverser le confinement. Nous sommes en bonne santé, quoique fatigués. Les lieux de la maison ont été épuisés et aujourd’hui, nous tournons en rond sans trouver un angle différent à notre demeure. Comment mesurer l’ampleur de cette lassitude ? J’ai lu quelque part que nous devons maintenant penser, agir et imaginer le futur différemment. Nous devons aussi réinventer certains outils. Je ne sais pas quel jour nous sommes et toute mon énergie est consacrée à ne pas me laisser aller à la nostalgie. Je verrai pour demain.  

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Juju est l’amie des animaux, elle a développé un amour sans limites pour les chats et les chiens. Lorsqu’elle sera en appartement avec sa meilleure amie, elles auront deux chiens, trois chats et elles travailleront à l’Académie Mira. Sa passion canine est inépuisable. Léo et moi l’avons accompagnée dans cet amour et en avons été contaminés. Les trois, nous rêvons maintenant d’avoir un chien à la maison. Chacun suggère sa race préférée et lui imagine un nom. Pendant le confinement, j’ai beaucoup marché avec les enfants. Je les ai rassurés au début, puis j’ai écouté. Il y aura d’autres promenades, mais la particularité de ces balades était qu’ensemble nous allions traverser le confinement et le jour où cette longue promenade allait se terminer peut-être que sous le viaduc un golden retriever nous attendrait pour courir avec lui.  

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Notre bureau remplit plusieurs fonctions : télétravail, yoga, banc d’école. La semaine selon notre horaire familial, à partir de 19 h, et le week-end, cette pièce était à moi presque en tout temps. Depuis quelques années, j’avais pris l’habitude, après le souper, de me rendre à pied au Bily Kun. Adrien et Eugenie savaient que j’écoutais d’une oreille distraite le pianiste, que je travaillais des textes, une pinte, une deuxième et à la prochaine. Je rentrais à pied ou en métro, c’était mon insoutenable légèreté. Mon bureau a remplacé cette habitude. Apéritifs, lectures, travail sur le manuscrit, photos-poèmes et une correspondance poétique. J’y ai écouté des enregistrements live de jazz. Le live me manque pourtant. Lire et écouter des poèmes sur scène me manquent aussi. Par la fenêtre, j’ai regardé le va-et-vient des silhouettes. Quand une idée s’accrochait au fil de mon regard, j’imaginais un début de conversation. J’ai tenté de faire vivre l’atmosphère du bar dans la pièce. Mes outils étaient l’alcool, le jazz et l’écriture, mais les applaudissements live sonnent tellement faux.

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Léo comme plusieurs garçons aime le foot, rigoler et le sucre, mais comment motiver un enfant à poursuivre son entraînement d’équipe en solitaire ? Quand il n’est pas malade, il déborde d’énergie du réveil au coucher alors les matins, nous avons commencé à faire du cardio, lui à vélo, moi à la course. Quelques jours plus tard, j’ai pu l’initier au jogging. À chaque trajet, il me demandait de quoi ils ont parlé aux nouvelles ? La plupart du temps, j’avais déjà oublié, mais au fil des jours, j’ai orienté mon écoute du téléjournal en fonction de sa question. À la fin du bulletin de nouvelles, il y a souvent une histoire qui fait du bien. Une histoire qui parle de nous, nous très communautaires, nous solidaires, humanistes. La fin du téléjournal a-t-elle toujours été un happy end ? Je ne peux relayer un faux horizon à Léo ou à Juliette ni même à mes étudiants. Au bout de la pandémie, il n’y a pas d’arcs-en-ciel, peut-être juste un parc à chiens avec une inscription gravée sur la table de pique-nique : The virus is us.

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Quand je referme la porte du bureau, les souvenirs reviennent au galop. Dès que Ray Charles entame Lonely Avenue, je suis ailleurs : là-bas, c’est la saison des terrasses et la joie d’être ensemble est palpable. Je suis emporté successivement par les morceaux joués et les villes visitées, je suis emporté jusqu’à la fin d’une improvisation et j’échoue alors sur le tapis du bureau. Si au moins c’était une plage. Si au moins demain s’annonçait différent. Ce petit manège est-il une question d’hygiène sociale ou de dérèglement individuel ?

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Devant l’incapacité de voyager, j’ai opté pour des déambulations nocturnes. Pendant ces nocturnes, j’ai parcouru les pistes tracées par nos habitudes et je me désolais de trouver le parc Dante vide, le Caffè Italia fermé, la terrasse du Vices & Versa abandonnée. Je me désolais que La Petite-Patrie soit confinée, je me désolais de manquer à notre devoir de citadin, celui d’habiter son quartier. Devant l’incapacité de voyager, je n’ai pas osé flâner dans les ruelles. Cette traversée m’était interdite, j’avais perdu le droit de franchir ces passages urbains et intimes. À ces dérives venait se mêler le fil de mes voyages. Chaque nuit était une nostalgie : un dimanche d’été dans une petite ville perdue où j’étais libre, mais où il n’y avait personne avec qui marcher. Chaque nuit était un après-midi aride sur un balcon où je ne parlais pas la langue du pays, où je n’avais plus d’appartenance.

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Quel dimanche sommes-nous ?
Dans quelle ville ? Dans quelle vie ?
Partout, tout le temps, le même horizon absent.  
Ailleurs est une force d’attraction.
Ici est impossible sans cette force.

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J’ai noté dans un calepin : tu viens d’ailleurs, mais tu as été invité.  

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Une rupture a eu lieu. Je dois laisser aller, je n’y peux rien. Je dois tout laisser aller maintenant. Un changement doit avoir lieu. Je n’y peux rien. Je dois laisser aller. Tout laisser aller. Certains ne décrochent pas, ils ne démordent pas, jamais ils ne callent malade, ils s’acharnent à distance. D’autres doivent décrocher. Ils l’ont contracté, le virus se répand. J’ai fait de l’écriture un virus. Je crois qu’en écrivant, les projets littéraires surgissent. C’est un cercle vicieux, c’est la maladie que je préfère. J’ai vu à la télé le nombre de morts augmenter, à la maison, les murs rétrécir, le temps se dilater. Printemps et plans annulés, je ne suis pas mort, j’ai tout perdu, je n’ai rien perdu. Je ne connais pas de raison assez puissante pour abandonner, elle viendra. Pour l’instant, ma seule certitude est le dialogue qui existe entre la lecture et l’écriture. Pour l’instant j’ai une seule contrainte littéraire, elle fonde mon engagement : l’écriture est non-aliénable.

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J’ai noté dans mon calepin : un poème est-il la plus récente actualisation de soi-même ?

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Je redoute la fin. Peu importe laquelle. Toute fin m’effraie. Je redoute ce moment aussi : me lancer dans le vide pour entreprendre un autre projet. Maintenant, l’été déploie des jours interminables puis à l’automne, il me faudra recommencer. Donner forme à nouveau, mais différemment. Écrire encore, mais pas n’importe quoi, écrire ce qui coûte. Faire intervenir d’autres contraintes et affirmer davantage l’autonomie de l’écriture.  

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Maintenant, je suis un privilégié. Ça n’a pas toujours été le cas.
Je ne pleure pas.
Je reconnais ma trajectoire.

Sur mon bureau, il y a une photo de mon grand-père qui date de 2000. Nous sommes devant un arc en pierre. Mort, il est encore présent. Je ne sais pas si au Guatemala j’aurais eu la même chance. À nouveau enraciné, je tente de relier mes points d’inflexion. À la fois souples et tendus, je relie une constellation où l’écriture ne peut être subordonnée à rien ni personne. Un espace où je suis l’esclave de l’écriture.

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À la maison, nous avons cessé d’activer le système d’alarme le 13 mars.


Collectif Récits infectés

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