Maisons closes

Léonore Brassard

Vous avez mis une distance entre moi et vous à dire que j’étais de la race des maisons closes, vous disiez : l’atmosphère du confinement tamisé des bordels, vous me disiez. C’est vrai je suis une poussière, une bactérie, un ravage, vous dites souvent : égout, parasite, maladie, et qu’il faut me garder dans ma maison close où j’aurais d’ailleurs bien voulu rester, que je répète à faire le piquet sur mon trottoir désormais, si vous n’aviez pas fermé mon bordel il y a cinq ans pour purifier votre ville. M’avez extraite de lui comme le pus d’un bouton à vouloir que j’en meure et disparaisse, que je sois une épidémie qui s’éteindrait d’elle-même à force de prendre tout le sang de qui je touche. Et je jurais droite le dos contre la porte fermée derrière moi que j’allais désormais, c’est vous qui le vouliez, m’épandre sur votre ville, décimer les hommes obèses et vieux dont j’ai les jouissances séchées au dos à faire couler dans vos rues. J’aurais voulu l’inventer, cette maladie des contacts éloignés qui demande de repenser la distance de qui n’en garderait pas assez, qui vous met devant l’horreur de ce qui coule des autres. Et mieux encore, cette maladie qui tue d’abord les hommes, et les hommes surtout qui n’ont pas eu la politesse d’entretenir leur corps ; et quand je lis votre étouffement dans les statistiques des milieux de journée, je laisse l’eau froide du monde qui coule ruisseler fraîche sur ma nuque.

Et à vous voir vous affoler depuis qu’il fait beau, si vous saviez combien c’est enfin moi qui jouis, oui quel bonheur de vous voir marcher dans le respect des distances pour votre frayeur de ce qui coule de l’autre, et n’avez-vous pas peur enfin de la loi et de l’ordre à chacune de ces fois que vous voilà trop près l’un de l’autre — et comment la définiriez-vous, désormais, la promiscuité. Quand vous cachez vos corps le temps d’une poignée de main, d’une bise, je vous hurle de la fenêtre : quelle saleté!, et vous vous répandez en larmes qu’on vous répète que tout cela, c’est vrai, n’est pas très hygiénique, que vos attouchements… Qu’importe, vous dites : j’ai besoin de chair ; vous dites même : j’ai besoin d’argent. Vous dites : je ferai un effort dans les distances, mais laissez-moi, dites-vous à tour de rôle, laissez moi encore le risque de retourner dans mon bureau ; vous dites qu’il faut bien manger, ah ! : qu’est-ce que vous dites désormais du il faut bien manger, parlez-moi un peu encore de l’argent à gagner et de la peur de ce qui pourrait entrer, glisser sous le plastique, comment contrôlerez-vous les mains et les gouttelettes : en fait d’hygiène, c’est vrai qu’il vous reste tout à apprendre.

Ou bien vous dites : on vous jette à l’abattoir lorsqu’on vous met en première ligne, que vous voilà préposé à ce qui coule des autres. Vous dites que vous n’aviez jamais signé pour cela; vous dites je vaux mieux pourtant, vous dites même : je suis psychiatre, et je vaux mieux que ça — et vous préféreriez le repli chez vous à force du dégoût de la viscosité des autres, l’horreur de ce qui reste en suspens dans l’air craché des autres. Vous dites que vous ne pourriez pas supporter ces corps qui se déversent sur vous, que vous trouverez bien une solution syndicale. Et je jubile, moi, à savoir qu’à votre tour, les deux mains dans une couche, vous avez peur de ce qui s’attrape, que vous vous bouchez le nez et réclamez un masque, oui ce qui s’attrape comme le mépris pour ces vieux-là que nous aurons maintenant en partage — le mien augmenté du vôtre pour votre syndicalité, le dos contre ma porte close, car j’ai la mémoire longue — le mépris de tout ce qui ne sait pas se tenir droit, et demande alors des éternités de patience. Vous dites tout bas, au moins, qu’à n’avoir plus à visiter votre père à l’hospice, cela vous libère du temps que vous pouvez mettre au tricot, au jardinage.

Je me déverse sur vous : il était bien temps que ça vienne, le purel, l’alcool et les masques, vous faites partie de mon lot, désormais, il ne fallait pas éventrer mon bordel et me répandre, qu’en dites-vous maintenant dans vos petites maisons closes de peur de ce qui entre, qu’en pensez-vous de la distance qui se resserre entre vous et moi à force de voir la distance se resserrer entre vous et vous dans les normalités qui changent pour l’espace entre les gens. Vous chignez sur toute la ville dans vos lavages de main, me rebattez les oreilles à pleurer en chœur vos promiscuités douloureuses, cette promiscuité-là des corps que vous déploriez du mien quand la conscience tranquille vous avez fermé mon bordel de Villeray pour le bien commun de moi, disiez-vous, me tenant loin du bout des bras à deux mètres comme un virus, il y a cinq ans, et j’ai la mémoire longue.

Dans votre horreur des corps des autres, c’est mon bordel déchiré qui envahit le monde, se déverse sur lui ; tous les bordels s’ouvrent dans les rues, la prostitution se décharge sur vos trottoirs que vous pensiez propres, et vous en êtes tous, je dis que vous êtes tous de la partie. Il faudra bien retourner au travail pourtant, en évitant les bouches de vos clients — je n’embrasse pas, pourriez-vous ajouter, détournant la tête, au moment de la bise — et, dites-vous : ouvrez-moi les portes de ma quincaillerie et laissez-moi couper des cheveux, vous dites que vous pouvez sans doute conjuguer la promiscuité et l’hygiène. Et moi je vous dis que là-dessus, dans l’hygiène du contrôle des fluides, vous avez des siècles de prostitution à rattraper ; qu’en fait d’hygiène et de promiscuité j’ai des pandémies de syphilis d’avance sur vous, et je ne vous donnerai rien de mon savoir dont vous n’avez jamais voulu.

Quelle jouissance, que je dis, me répandant de rire à l’intérieur de mon appartement, moi dévastée par la faim de n’avoir pas d’argent depuis trois mois, car comment pratiquer dans ces conditions, je suis dévastée par la faim mais vous coulerez avec moi, ils ont fermé votre bordel à vous aussi, mon travail se démocratise, et combien vous êtes dans la catastrophe d’y être. Et vous devez bien savoir que je jouis, en regardant mon monde sous moi, sous mon grand rire j’ouvre les valves : c’est enfin à moi de me répandre sur le dos tout entier de la rue en soleil, et de la fenêtre je me sens comme chez moi, dans un déversement complet dans la rue de mon hygiène. Je dis que le monde depuis trois mois aurait eu besoin du savoir des putains, que la prostitution se dégorge dans les rues, comme l’hygiène neuve de la distance, voici enfin que les rues atteignent une propreté de bordel. Alors, barricadés dans vos maisons closes, restez-y, je répands ma joie, moi, dans la ville, restez-y à me redire qu’entre moi et un virus c’est du pareil au même.


Collectif Récits infectés

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