Machine

Mathieu Leroux

Le monde s’effrite.
Morceau par morceau, pièce par pièce.

À moins qu’il ne soit en train d’imploser, je ne sais plus.

Le bruit est constant.

Il me semble que c’est le contraire qui aurait dû se produire.
Que l’on aurait dû se taire un moment. Prendre du recul, ressentir, réfléchir.
Mais non. Le vacarme s’est amplifié démesurément. D’abord la crainte, puis la peur, puis l’inaction, puis l’accablement, puis le désespoir, puis la colère. Chaque cycle avec son flot d’informations, de commentaires, de réactions. Chaque réaction qui en provoque mille autres ; un cyclone d’opinions et de données répandues en masse au gré de Live Stream qui ne s’interrompent jamais. Devant un point de presse gouvernemental journalier qui se répète à outrance sans ne jamais être clair, tous décortiquent et interprètent à l’infini.

À l’extérieur, presque plus rien ne bouge et tous ont déserté les rues. Le temps retient son souffle. La nature hésite à revêtir son printemps. Tout est irréel, et presque doux. Mais derrière mon écran, ça gueule. À coup de commentaires Facebook, d’images Instagram, d’appels Skype, d’échanges Messenger, de conversations WhatsApp. Dans mon écran, ça gicle de mépris, de complaisances, de performance de soi, de tentative de réinvention, de réunions Zoom, de formations Webex, de rencontres Team, de Netflix party, de fête AmpMe, d’archives exclusives Vimeo, de performances inédites YouTube, de cours Teachable, Rise et Skillshare. Du contenu web au foisonnement exponentiel ; une épidémie de contenu qui n’arrête jamais et fait gonfler la rumeur ambiante qui n’est plus une rumeur, mais bien une foule de milliards de voix numériques qui parlent chialent réagissent rugissent produisent consomment avec voracité. Liées à des plateformes qui confinent elles aussi, mais d’une manière pire plus sévère plus pernicieuse plus aliénante que ce qu’imposent les murs d’un appartement. Cloisonnement derrière des moniteurs connectés à des grondements humains et informatiques qui enflent enflent enflent.

Alors que beaucoup d’entre nous s’emmurent dans leurs privilèges en observant les gens s’insulter, la température monter, les océans s’assécher, les forêts brûler, le plastique durer, les CHSLD sombrer, la loi 61 roder, Jagmeet Singh se faire virer, les Trump se trumper, les noirs se faire tirer, les Black Lives Matter manifester, les USA s’immoler, on bonifie notre milieu de vie en continuant d’acheter des tonnes d’items pas chers sur Amazon Etsy eBay Aliexpress Alibaba Wish Target. Pendant qu’on regarde Leaving Neverland The Ted Bundy Tapes Surviving R. Kelly Jeffrey Epstein : Filthy Rich en criant et en vomissant en même temps, des influenceuses plus branchées que nos ordinateurs mettent en ligne des photos d’elles portant un masque et des bottes Louboutin pour conscientiser leur followers, mais surtout pour avoir l’air fashionable et woke. Ma fatigue était grande avant tout ceci, mais je ne la ressens plus. Je suis au-delà de la lassitude. Je ne ressens presque plus rien si ce n’est qu’un engourdissement généralisé. Pendant que des vélos JUMP se font domper en cachette par centaines, que l’on rafraîchit notre fil de nouvelles afin de ne rien manquer des récents updates des diverses castes de celebrity culture, que l’on dépense allègrement sur SkipTheDishes et Uber Eats pour se faire livrer des mets tièdes et ramollis ; pendant que des artistes doivent innover pour se réinventer et que les élus pataugent en s’accrochant au mot créativité afin d’empêcher le naufrage de l’économie ; pendant que des virus se multiplient et contaminent, ça gueule, ça achète, ça binge, ça double tap. Pallier le vide en emmagasinant et en magasinant.

À mon laptop, je capte tout. Je traite un maximum d’algorithmes. Mon cerveau est plus vaste que les kilomètres de câbles sous-marins en fibre optique, mes yeux gobent le contenu qui s’accumule par nanosecondes sur mon disque dur interne. Graduellement, j’ai commencé à me transformer. Quelque chose s’est mécanisé en moi alors que les divers fluides qui lubrifient mes joints ont peu à peu disparu. Mon corps s’est d’abord rigidifié, puis refroidi. J’ai arrêté de manger, cessé de sécréter de la salive. Le goût et les odeurs se sont volatilisés, le toucher est devenu moins précis. Les heures ont succédé aux jours, puis aux semaines et aux mois, sans que je bouge de la chaise installée à mon bureau sur lequel trônent mon MacBook, mon iPad, mon iPhone. Après être resté si longtemps enchaîné à mes écrans et aux hurlements numérisés sans interruption jamais, j’ai réalisé qu’il n’y avait plus de sang dans mes veines. Que mes narines n’étaient désormais qu’une fente pour la ventilation qui empêchait les systèmes de surchauffer ; que mes oreilles ne me servaient plus à entendre, mais bien à convertir les sons et les signaux électriques reçus. Puis, sans que la chose me surprenne, le cartilage de mes poignets a éclaté, les ligaments se sont déchirés alors que les radius perçaient la peau de mes avant-bras afin de s’accrocher au clavier. Mes tendons se sont mis à succionner l’engin de manière optimale. Il n’y avait plus de différence ou de distance entre les appareils électroniques et moi entre les points de presse et moi entre les états d’âme virtuels et moi.

Je suis devenu un gigantesque multiprocesseur qui compute l’apathie la frustration le dégoût la démesure des usagers qui n’en finissent plus de se répandre sur les médias sociaux à coup de réponses assassines. Mes doigts sont amalgamés aux touches, mes yeux sont deux écrans Retina sur lesquels sont projetés notre inconfort notre insécurité notre intolérance. Alors que tous se déversent à profusion je me téléverse bit par bit. Je traite je traite je traite je sauvegarde je range j’archive.

Mes viscères n’ont plus rien d’organique ce sont des câbles superpuissants qui permettent le transfert de renseignements en continu mon nombril est un port USB que je nourris en tout temps une clé qui régénère son contenu répétitif à tous moments mes vaisseaux sanguins sont des câbles HDMI qui transfèrent un flux de signaux multicanaux en haute définition je fourre mon nerf optique avec tout le contenu de TOU.TV ONF Criterion Hulu Crave Apple TV mon corps copule avec les multiples engins qui me sont accessibles

je suis la télé mangeuse d’images pornographiques de Videodrome je suis le clavier gluant de la Clark Nova de Naked Lunch je suis le cordon ombilical producteur de réalité virtuelle d’Existenz je suis tous les films de David Cronenberg qui scellent l’humain le sexe la machine la violence en un pacte une union une baise une fulgurante orgie

je n’ai plus rien d’humain je ne ressens rien

je suis un alliage de fils puces plastique métal qui transforme l’énergie et scanne des données

je suis une multitude de réseaux silencieux pourtant si bruyants

je n’ai ni plaisir ni empathie ni sollicitude pour ce qui se joue en ce moment

le bruit est assourdissant

il provient autant du dehors que du dedans

je suis machine

le monde s’effrite

pixel par pixel


Collectif Récits infectés

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