Involutions

Emma Lacroix

Il est enfermé dans un espace de huit mètres carrés depuis plusieurs mois. Sa vue l’a quitté il y a longtemps, déjà – avec un peu de chance, il n’a pas trop conscience de la proximité des quatre murs blancs qui l’enserrent. C’est ce que je me dis pour essayer de me rassurer. Me donner bonne conscience. Passer une heure, une journée sans y penser. Peut-être. Mais il sait sûrement.

Malgré tout, malgré l’interdiction de sortir, malgré les précautions, malgré les infirmières, malgré l’absence de visites, maintenant, il est malade. Soudainement, c’est tout à fait possible que je ne le revoie plus jamais. Maintenant, son enfermement me pèse. Mon propre confinement me démange. Impossible de se déplacer, de traverser la frontière de l’Ontario. Impossible de le voir, de toute façon. Je ne t’aurai pas vu depuis Noël. Je n’y avais pas pensé avant.

Maintenant, il est malade et il n’en sait rien. Il est aveugle; on le garde dans l’ignorance, dans le noir, dans le brouillard, dans les vapes, on le garde imbécile heureux, on le protège, on l’a rangé dans sa petite boîte blanche il y a longtemps, on a fermé les yeux, il a les yeux vides de toute façon, de toute façon maintenant il n’y a rien à faire, il est là et c’est réglé.

Et moi je suis ici, je suis loin, je n’y peux rien, c’est la distance naturelle qui se creuse entre les choses qui s’éloignent, c’est le déchirement inévitable d’une famille un peu pourrie qui fait qu’on veut prendre ses jambes à son cou et ne jamais se retourner, c’est sa faute, c’est la mienne, on n’y peut rien, il n’y a rien à faire, on ne se défait pas du vague soulagement que cette fois-ci, l’obligation de la distance ne relève pas de nous.

Je lui téléphone; moi je sais, lui ne sait pas. Moi j’ai envie de pleurer, lui me reconnaît lentement, m’entend mal, écoute la télé en même temps, me répond d’une oreille distraite, respire bruyamment. S’étonne que les écoles soient fermées. Comprend un peu, comprend mal.

Je ne sais pas quoi dire. Il faut que ça aille mieux bientôt, il faut venir te voir pour la fête des pères. Lui qui n’est pas tellement un père – un grand-père, certes, mais de plus en plus un vieux dont les traits s’effacent en même temps que la mémoire et de plus en plus un vieux qui ressemble à tous les autres vieux, tellement qu’on l’a mis là, dans cette petite pièce, sans se demander si vraiment cela avait du sens, on l’a mis là, on s’est dit c’est réglé, c’est là qu’il va, de toute façon il n’y a plus rien à faire, de toute façon il n’a plus sa place ailleurs. Encore heureux que ta grand-mère et lui n’aient pas mis le feu à la maison à cause d’une casserole oubliée sur le rond, encore heureux qu’ils n’aient pas trop mélangé leurs médicaments, encore heureux qu’ils n’aient pas oublié l’eau du bain, qu’ils n’aient pas glissé sur le plancher trempé de la douche, qu’ils ne se soient pas cogné la tête sur le lavabo, cassé une hanche, encore heureux de toute façon que ta grand-mère ne se soit pas suicidée comme elle disait qu’elle le ferait parce qu’elle n’en finissait plus d’en avoir assez, encore heureux que ce soit son pace maker qui la ressuscite toutes les nuits : ton grand-père la voit flotter deux mètres au-dessus du lit, quand ça arrive, à cause de la décharge électrique. Encore heureux qu’elle soit morte à l’hôpital, seule dans sa chambre, dès que ton grand-père est sorti prendre l’air quelques minutes.

Tu es dans ta petite chambre minable, qui sent un peu le fond de bière séché, même si tu n’as pas le droit, un peu la chasse d’eau que tu oublies de tirer, un peu le shampoing, un peu la douche qu’on a oublié de t’aider à prendre, un peu la banane qu’on t’apporte pour ta collation parce qu’on ne sait pas que tu n’as pas mangé de fruit depuis 1936, un peu les tubes de peinture que tu gardes rangés sous ton lit pour faire des grandes taches de couleur sur des canevas à un dollar : tu reproduis les illustrations des calendriers gratuits de la pharmacie – enfin, tu dis que c’est ce que tu vois – des grandes taches aux couleurs toutes un peu brunâtres, toutes un peu les unes sur les autres. Pourtant, à force de regarder, c’est peut-être bien le Lake Louise ou les chutes Niagara finalement.

Tu es là-bas, dans ce minuscule espace blanc, avec toute l’immensité d’une maladie qu’on ne comprend pas encore et qui te ronge de l’intérieur, on t’a enfermé pour te protéger mais on a aussi enfermé la maladie dans ton petit corps de petit vieux, qu’on a enfermé là pour ne plus le voir trop souvent, pour le mettre en sécurité en attendant, parce qu’on ne savait pas quoi faire avec ça, la maladie dans le corps dans la chambre de l’autre côté de la frontière, et toi dans ta tête tout cela c’est une grande tache aux couleurs incertaines, parce que tes rêves maintenant te semblent bien plus réels que le réel : dans tes rêves, tu vois.

Moi je suis ici, moi je sais. Toi tu es loin, au bout du fil, loin dans tes pensées, peut-être que tu t’endors doucement, et tu ne sais pas. Il n’y a rien à faire, il n’y a rien à dire : à bientôt, prend bien soin de toi (alors que ç’aurait dû être moi?). Tu es là-bas. Tu ne peux pas bouger. Et tu vas peut-être mourir d’un virus qui va te noyer dans tes poumons. Je suis ici, je raccroche, je contemple mes quatre murs blancs.


Collectif Récits infectés

%d bloggers like this: