Fragments de quarantaine

Frédérique Lamoureux

Il y eut le jour zéro, celui de mon départ, puis il y eut tous les autres. On ne pouvait certes pas les compter sur le bout de nos doigts, mais nous savions qu’ils défilaient, que chacun nous rapprochait un peu plus de nos retrouvailles. Puis, il y eut le décompte à partir du jour 103, celui où j’achetai mon billet pour te rejoindre de l’autre côté de l’Atlantique. Chaque jour, j’attendais la nuit pour pouvoir me dire un de moins. Aujourd’hui, les chiffres ne veulent plus rien dire, ils ont perdu toute leur valeur temporelle, organisatrice, ils ont perdu leur statut de balise. Ces jours-ci, nous avançons, reculons, stagnons en plein brouillard, comme dans le film d’Alain Resnais. Ça a beau ne pas être la guerre, ça y ressemble étrangement. Nous sommes en guerre contre le virus. Même les politiciens semblent s’y méprendre. Si loin de toi dans l’incertitude, mon corps ne sait plus où ni comment se mettre, il se meut en mille contorsions, plus saugrenues les unes que les autres, pour contrer l’atmosphère ambiante. Il tente de mimer ton absence, de donner forme à ce qui ne saurait en avoir, question de rendre ton corps palpable. Ton corps en creux du mien comme un manque qui l’anime, le déjante. Cette absence devient ma folie, mon être-au-monde au quotidien.

Si le monde n’avait pas chuté dans l’état que nous lui connaissons aujourd’hui, nous aurions pu nous dire 59 jours. Ce nouveau chiffre aurait sonné dans nos oreilles comme le glas d’une promesse toujours plus proche : moins de deux mois. Aujourd’hui, 59 jours semblent trop peu pour éradiquer la pandémie, rouvrir les frontières, me permettre de voler à toi. 59 jours d’enfermement sans le réconfort de tes bras, ça me paraît également une éternité.

Comment tromper une attente qui ne connaît plus de fin ? Ma pauvre carcasse, elle, sait comment procéder. Aux premières lueurs sombres, elle scelle mes paupières jusqu’à tard, très tard le matin. Elle semble me murmurer : À quoi bon te lever. Tu n’y peux rien. Tout cela s’annonce long et lourd, très long et très lourd, alors aussi bien hiberner. Mais devant la toute-puissance de ces mécanismes destructeurs, je n’abdique pas, pas totalement, pas tout de suite. Ce serait trop tôt pour déclarer forfait. Je me saisis de mon téléphone, enregistre l’heure où l’alarme me réveillera le lendemain matin. J’avoue ne pas être très sage et rarement respecter l’heure dite, mais au moins je ne fais pas ma belle au bois dormant toute la matinée. Je me lève, je m’empare d’une feuille, d’un crayon, d’un bouquin ou alors du clavier de mon ordinateur, j’essaie de sortir hors de moi, de créer quelque chose d’extérieur à moi. Une forme, un corps qui nous lie, qui fasse voyager nos enveloppes malgré les interdictions. Une immanence qui touche, qui a touché, qui sort tout juste de sous nos doigts. Les meurtrir tant qu’il faudra. Jusqu’à leur prochaine rencontre. Alors, ils seront à sang, mais d’un sang qui n’aura cessé de circuler entre pulsion de vie et de mort, qui aura tourné, se sera retourné, glacé dans toutes ces veines, ces artères, ces capillaires et autres vaisseaux sanguins. Nous aurons tenu nos corps vivants tout l’hiver, mais ils auront besoin de chaleur le jour où ils se retrouveront.

*

Cet isolement, cette distance ravivent à ma mémoire des temps anciens. Aussi douloureux que ceux que nous traversons depuis la mi-mars. D’autres temps d’enfermement. Les mêmes quatre murs, l’air qui se raréfie, la perte de contrôle, le corps en position horizontale. Oui, ces jours me rappellent les nombreux séjours à l’hôpital que j’effectuai de l’âge de 12 à 16 ans. Même paralysie mentale, même ennui latent, même distance qui me tient loin de ceux que j’aime. Mais aujourd’hui personne ne prend soin de moi, il me faut l’apprendre seule. Je deviens ma propre infirmière. Avec les amis, les colocs, on se supporte, on se tient proche, on s’épaule malgré les mesures de distanciation sociale, pour ne pas s’effondrer. Aujourd’hui, j’ai une chambre à moi, je ne partage pas un dortoir avec trois autres corps décharnés. Aujourd’hui, j’ai un peu plus d’espace pour écrire, pour laisser libre cours à la pensée.

*

Un autre réveil dans cette vie dystopique. Un matin de plus à lire La Montagne magique de Thomas Mann. L’histoire de Hans Castorp, c’est un peu la nôtre. Comme nous il est cloîtré dans son sanatorium des hauteurs suisses. Comme nous il perd la notion du temps devant les jours qui se suivent et se ressemblent, il se perd dans une masse indifférenciée de jours, de semaines, de mois puis d’années. Atteindrons-nous aussi cet état de tension qui lui fait aimer sa prison dorée ? Nous résignerons-nous à demeurer du côté sombre de la fenêtre ? Trois semaines et je ne m’y fais toujours pas. Mais que sont trois semaines devant l’éternité?

*

Bientôt tu oublieras jusqu’à mon visage. Contrecarrer le sort en incantations. T’écrire une longue lettre qui me ressemble sûrement davantage que toute photographie. Tracer dans les sillons du papier vergé des signes qui tentent de dire l’essentiel, mais qui, inévitablement, échouent. Ils portent cependant en eux la mémoire de la lettre qui nous a rapprochés. Pour être bien certaine que tu reçoives ce que je désire partager, j’ai déposé des petits morceaux de moi au creux de l’enveloppe. Depuis ce temps j’attends ta réponse qui n’arrivera peut-être jamais à destination.

*

Pour me consoler, je pense parfois à ce voyage à Arles l’année dernière. J’avais reçu une bourse d’étude, je me voyais alors pourvue d’un peu d’argent alors que toi, tu n’avais pas un sou. C’était le temps de faire des folies, je t’ai demandé pourquoi ne partirions-nous pas quelque part ? Tu semblais ravi par l’idée de saisir l’occasion pour prendre le large. Quelques jours plus tard, nous nous attendions à la gare d’autobus au petit matin, baguette et café crème en mains. Ensemble, nous avons sillonné le paysage provençal, les allées de platanes, les agglomérations de cyprès, la cime des montagnes occitanes arides et, au loin, la promesse de la Méditerranée.

Descendus en début d’après-midi, nous avons fait les brocantes. Nous y avons déniché deux photographies d’époque : le portrait d’un jeune homme malingre que nous avons offert à Younous et un still de film que je comptais afficher sur les murs de ma chambre une fois de retour à Montréal. Je ne sais ce qui est advenu de la photo de cet homme dépité observant, comme ailleurs, l’absence d’alcool dans son verre. Ça me peine de l’avoir égarée. À l’endos, j’y avais inscrit Arles, 7 mai 2019, avec D.

L’image de cet homme, c’était un peu la tienne et puisque je n’en possède aucune où tu apparais, ça me consolait un peu d’avoir ce cliché de substitution. Je me retrouve aujourd’hui avec le seul souvenir de ton pâle visage, de tes cheveux sombres.

Quand nous sommes arrivés dans la ville où Van Gogh s’est amputé d’une oreille, c’était le week-end de la Feria. Nous n’en savions rien avant de pénétrer dans l’enceinte de la vieille ville. L’atmosphère était à la fête, les gens buvaient et chantaient dans les rues le soir venu. Nous avons marché toute la ville le premier jour, question d’en prendre le pouls. Nous avons contourné l’arène romaine et jonché les ruines laissées par les anciens habitants des lieux.

Nous logions dans une petite chambre d’hôtes au coin d’une rue paisible. La chambre avait des airs de Mille et Une Nuits et nous avions accès à une terrasse sur le toit de l’immeuble qui offrait une vue imprenable sur la ville. Lorsqu’ils s’y risquaient, les passants pouvaient voir nos ombres nues derrière les rideaux tendus. Fatigués, le corps flottant, nous nous blottissions sous la jetée jusqu’à ce que nous reprenne l’envie d’explorer les rues. Nous revêtions alors quelque vêtement, puis sortions nous balader sous la lumière des réverbères. Nous cherchions un endroit où nous enivrer. Boire quelques verres, mais pas assez pour empêcher les souvenirs de se former. L’homme de la PMU, celui qui nous avait recueillis lorsque nous avons manqué notre train, nous avait recommandé un bar caché dans une ancienne bibliothèque abandonnée au sort de l’époque. Derrière les rideaux rouges à la Twin Peaks se trouvait tout un monde : des toreros faisaient couler le vin à flot dans les coupes des convives, des gens de tous âges dansaient au rythme de la pop de France Galle. Nous mêlant tantôt à la foule, nous tapissant tantôt en marge, sur la petite cour intérieure, nous observions la foule ivre et dansante.

C’est de cette soirée et d’autres auxquelles je songe tard les soirs de confinement. Quand ton absence s’inscrit en creux dans les marques du matelas. J’invente des traces sans origine pour substituer la présence à l’absence. Pour l’instant, je n’accepte pas de ne pas savoir quand je te reverrai. Tout en moi crie contre cette nouvelle attente qui redouble la souffrance. J’essaie toutefois de me rattacher à certains fragments des jours qui passent.


Collectif Récits infectés

%d bloggers like this: