Fille de mère de

Sarah Marceau-Tremblay

Fille ou mère de l’ironie de son sort, elle fait un doctorat sur l’enfermement.
Elle, la petite, fut moi, confinée qu’avec moi.

Il est mieux au ciel que tout le monde ici.
Il est mieux au ciel que tout le monde ici.

Cette phrase rengaine que clama sa grand-mère comme prêchera sa mère, la petite en quarantaine depuis des ères l’écrit en italique. Encore la sentence d’au commencement était le Verbe qui prétend régler tout, une vieille horloge grand-père qui plante ses aiguilles dans les dernières secondes de Sébastien.

Bye bye nuage welcome soleil sur fond de jugement dernier.

En l’entendant encore gratter sa guitare, sa cousine écumante au cœur qui bat trop retient ses yeux pressés et resta coite devant les mots pleutres de la nouvelle école Covid.

Sébastien ne chantera plus Bye bye nuage welcome soleil et mourut le 8 mai. Quarante ans, trois enfants. Il ne souffrira plus une image vaut mille vers. « Un quart d’heure avant sa mort, il était encore en vie », trinquons ma foi à Lapalisse depuis tous nos calices.
Encore un verre, la foi ça ne se commande pas.

Mais avant? Avant l’épée diagnostic poison de Noël? Avant la terre infecte de la Covid au pair partout ? Avant les masques, avant les vers, avant les petits qui manient trop les écrans? Et s’il n’y avait pas eu ce ravage des entrailles qui coffre, sans Ola nous changeâmes la loi, une âme pure qu’on dit voyou mais sans souillure les mains en l’air?

La temporalité jure qu’elle se parjure.
Alleluia des arcs-en-ciel.

Il est le père de, le frère de, le fils de, le petit-fils de, l’ami de, le cousin de, le musicien de. De lui. Mais devint du jour au lendemain son seul prophète sans consentement. On exauça ton souhait Sébastien. Vraiment? Plus obéissant, un adulte à A++, un fakir raisonné, mûr, intelligent, éclairé… du divin sur terre? Synonymes et cooccurrences déferlent comme les vagues salées creusèrent mes yeux, les joues de la petite et les ridules sur son front.

Comme j’écrirai I can’t breathe sur ma Toyota rouge.

Pourtant le monde entier bat enfin du même pathos à même une seule crise, respire-t-elle enfin. Elle? elle est la crise. Le confinement? Son mode de vie. À l’intérieur l’accalmie tangue vers la mort de Sébastien qui hurle un scandale qu’elle n’arrive pas à écarter du paysage.

La foi ça ne se commande pas.

Elle fut alitée pendant des mois, endura des douleurs qui endorment ou réveillent, elle se frotta à la mort. Plusieurs fois. Trop de fois. L’angoisse, elle connait, mais jamais elle ne dut encercler d’un feutre fluo au calendrier le jour de sa potence. Toujours il y eut des peut-être ou des trop vite. Alors elle s’imagine à sa place, dans son lit, son brancard à barreaux métalliques, chez lui, à l’hôpital, et ne dort pas la veille du satané 4 mars quand on lui ouvrit les entrailles en vain.

Au réveil la foudre la bile coulante de l’heure est fatale. Oui nous vous avons recousu Monsieur, oui nous sommes désolés Monsieur, oui il y a des métastases partout, Monsieur. Votre heure de mort est arrivée Monsieur c’est inopérable. Un peu d’eau ? 


Un haricot bleu pâle lui apparaît vertement sous le menton. Vomi. Le haricot s’éloigne. Le haricot revient.

Dans sa maison, pendant que ça fourmille, que toute la famille mange, il s’est levé. Cuillères en l’air, la faim coupe-faim fige. Les bruits sourds, la peine en en-tête du récit de chacun, chacun, chacune, l’esquisse d’un sourire épuisent. L’anxiété, la douleur, la morphine, les paupières d’un merci, les cauchemars, l’infini. L’infini à l’horizon sans soi. Sans moi. Moi sans. L’inconscience éternelle. La peur de la mort.

Adieu mes enfants qu’elle entend même si elle n’a pas d’enfant et la petite se demande alors pourquoi c’est si vif, pourquoi elle ne dort pas quand il ne dort pas.
Et si c’était son frère…

Ça ne s’écrit pas, mais elle ne serait pas seule au diapason avec moi.

Dans la chronique nécrologique, on remerciera la Covid-19 qui lui permit une agonie sans trop-plein d’humains qui bégaient devant la mort en la regardant vivre par amour. Une émeute intérieure qui abrège les jours. C’est vrai. Une chance.

Grâce aux règles s’inventant au quotidien sans précédent, il étirera la petite aiguille de l’horloge pour se bercer dans les bras de son père, de sa mère et donner aux siens une complice de la mort, la sagesse qui n’accueille qu’amour, beau et paix. Il dira Je t’aime à Grand-Maman.
Personne ne connait ce potentat Damoclès-là avant de devenir son propre pugilat. Rêvant seulement d’une infime parcelle de confort au présent. Une petite bouchée de fluide sans vomir. Un regard à son fils. Puis à l’autre. Un sourire à sa fille. Une sainte trinité déchirée qui ordonne de sacrer la vie.
La filiation s’accroche.


Il est mieux au ciel que tout le monde ici.

Ici c’est temporaire mais.

La foi ça ne se commande pas. Angoisse. Le haricot s’éloigne, le haricot revient. La mienne est seule et tourne à vide à mots. Maman, prends-moi.

Mais la petite passe la Covid toute seule cette année. C’est une endémie rentrez-vous le dans le crâne.
Il faudra mettre ses mains en œillères pour la voir à l’intérieur. À bien regarder par la vitre le vitré s’illumine et vous la verrez dans sa maison au bord du fleuve. Elle ne bouge plus depuis au moins une heure. Peut-être plus. Elle doit écrire Fille de.
Mais respire-t-elle ?
Plus que jamais.
Quand le soleil tombe, elle ne se lève pas pour tirer le rideau ou la chaînette de la lampe au-dessus de sa tête. L’écran et ses pupilles dilatées suffisent.
Dans sa maison d’enfance, elle expulse son avenir à pianoter des mots.
Adieu veau, vache, cochon, couvée, mari, puis Montréal-Paris, elle doit écrire.

Fille de
Je suis fille de, se dit-elle. Sœur de. Je suis trois. Je suis cinq, je suis vous, je suis elle, je suis celle qui veille Sébastien quand tout le monde dort. Je suis… jusqu’à la cathédrale Notre-Dame qui s’immole.

Mais elle ne comprend pas pourquoi. Hormis que personne ne voudrait épouser cinq personnes et elle non plus.

Je suis donc mère de Fille de ou fille de mère de, sourit-elle en coin au piètre jeu des mots.
Non je n’ai pas d’enfants je ne suis que fille de.

Avant que l’attentat Covid nous vide de tous, nous évide tous, crée du vide, des vides, jusqu’à nous viser presque seulement la matière grise, elle quitta Je T’aime pour de bon, je la crois encore, il ne voulait pas d’enfants.

Direction Est, Les Éboulements, avec ses patins à glace, une paire de jeans et son habit de neige. Je pars une semaine, loin du verglas de Montréal, ça me décapera de Je T’aime se félicite-t-elle.

Il y avait des années qu’elle ne s’était pas terrée blottie contente dans cette maison. Son plus beau cadeau de fête avant de naître.

Elle roula 400 kilomètres, le sourire accroché au soleil. Et rit réjouie niaise, ahurie, rit oui de son pourquoi pas, malgré la brisure, les rêves en grève, enfin raccord avec l’incertitude. Elle avait de la verve en chantant dans l’auto. Enfin elle irait patiner pour patiner.

Oui, elle avait le cœur béat et calme, cohérence cardiaque j’en suis encore sûre. Tout semblait limpide comme la route claire, fini les yeux à marée haute. Adieu Je t’aime j’en aimerai un autre, qu’elle se targuait, ça ira.
Sûrement.

Elle apprendra les noms d’oiseaux.

Outre ses doigts qui tambourinent sur le clavier sans danser, le reste de sa chair se détache, c’est kinesthésique elle en fait fi, pour laisser valser les autres corps vivants, morts, textuels, visuels, les ondes, les protons, qu’en sais-je, ceux qui s’en emparent, qui deviennent elle en m’oubliant.

Seule sur la route-de-la-plage, estivants absents, maisons givrées, face au quai, il n’y a que le traversier de l’Isle-aux-coudres qui bouge en oubliant de siffler son départ pour personne. Personne. C’est là qu’elle écrit. Qu’elle s’écrit. Un peu d’épaisseur ne fera pas de tort à cette fille cachectique, lui rabâchait sa mère, qui s’échappe encore la bague au doigt.  Elle rêve d’un wetsuit pour sauter dans le fleuve.

« Les images sont difficiles, on ne croyait pas voir ça à New-York, des corps qui s’entassent par milliers dans une fosse commune (…) Sur cette petite île au large du Bronx, on enterre ceux dont personne n’a réclamé les corps (…) 799 morts en 24 h à New-York un record ».

Fille de mère de, mère de non, et puis merde pour vrai, le 7 avril c’est sa fête. On annonce une super lune rose, c’est historique.

Or pourquoi fêter cet œil seul se dit-elle qui ne regarde que les grandes marées d’un printemps qui ne commence jamais. Enfermée dans l’horizon, elle oscille entre le banc de glace impassible devant le fleuve et l’écran blanc qui se noircit.

L’absence cardiaque de contradictions ne dure jamais.

Un verre par-ci, un verre par-là dans l’écran, puis viendra la cave au complet.
Sans écran.

Elle devint décor, horizon sans chair, la lumière au loin peut-être, et comme l’inertie donne froid, elle mangea comme ses nuits se gavaient du jour. Elle ne grossit jamais. Elle grossira cette fois.
Mère de… d’un peu plus de. Encore une toquade

Au diable toutes les fêtes et tous les rejetons du printemps.

Dans sa vie onirique à suer, les frissons la réveillent et elle compote à cumuler une moyenne de trois à quatre heures de sommeil qui mangent son souffle. À force de brouillard et de bordels synaptiques, ses cauchemars dévorent le jour qui écrit sans elle comme la vaisselle s’accumule dans l’évier sans fond. Son tyran d’ex s’acharne à jouer au pimp en fabriquant des poupées vaudou à son effigie. Quelle heure est-il ?
Une cigarette.

Après plus de deux quarantaines et demie, il n’y a qu’une seule coupable au mal de gorge. Toujours les mêmes neuf cas de Covid dans Charlevoix, les Montréalais l’envient au paradis.

Au réveil, c’est la bible live. À Babel on donne la sellette à Trump, au-delà du Moyen-Orient les criquets ont bouffé les sauterelles, partout on devient du bétail gouvernemental, énième fléau de tous les faux Moïse, et voilà la pandémie pour une trêve de l’idolâtrie du plastique capitaliste, pendant que le Yémen crève encore de faim et que les guerres ne cessent pas le feu. Elle craint c’est viscéral une guerre civile aux États-Unis et ça sent le ranci d’apocalypse aux mille mots. Il grêlera tout l’été malgré la canicule. Il est fucking putain cinq heures du mat et rien à foutre outre qu’écrire. Son cœur veut s’expatrier mais. Les frontières sont fermées.

Elle se réveille, c’est d’ordinaire, à la sueur de l’aube. Le jour se vit avec l’agonie du monde comme tout le monde mais aussi avec le glas d’un des siens. Pas juste la cohérence de cette page d’histoire qui tour de Babel à Babel lui donne le sentiment d’avoir attendu la chute de l’empire occidental toute sa vie. Pas juste la Covid, en plein génocide gériatrique, non.

Bientôt, elle inversera les nuits pour veiller Sébastien.
Sans Sébastien.

Et compensera en riant de ma vie et de tous les dénominateurs communs de son absurdité.

– Ah ! 22h22, encore une heure doublée, triplée, me clame-t-elle. Googler les interprétations des anges pourquoi pas.
 « Cet ange gardien apporte la fertilité des idées, des récoltes, il est également avec vous si vous essayez de concevoir un enfant ». 
You bet.
Enceinte du Christ, s’imagina-t-elle en riant.

À la fermeture de la R-138, elle sourit de ne pas se faire déranger pour écrire, mais à partir de sa fête, le 7 avril, elle enverra sa famille capturer la super lune rose avec leurs téléphones intelligents pour l’offrir à son cousin mourant. La lune est conne disait Maman. Les grandes marées n’en finissent plus et elle enregistre les vagues pour Sébastien. Le printemps ne viendra pas. En juin, il n’y en aura pas de lilas et au mois d’avril la neige qui tombe en vrac en plaque coupe la vue du large côté quai sur la route de la plage.

De pleine lune à lune pleine elle gagne une bourse. Personne pour la partager. C’est l’évidence, je travaille sur l’enfermement, se rappelle-t-elle à la troisième personne du singulier qui rit moins.
Puis, le jour de la mort de Sébastien, elle finit son livre Fille de. Elle quittera le fleuve après trois mois de confinement. On ouvrira les régions, ses parents reprendront leur maison, on libérera Montréal.

Ce jour-là, elle reçut un courriel de sa mère :

Il est mieux au ciel que tout le monde ici.

Peut-être. Mais.
Elle eut alors le sentiment étrange de vouloir dire adieux à ses propres enfants.
Elle n’a pas d’enfants.
La lune est conne disait maman, mais.
Aujourd’hui je veux surtout écrire Mère de, la foi ça ne se commande pas.

Des enfants oui.

—  Grand-Maman, est-ce que je peux passer l’été avec toi ?


Collectif Récits infectés

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