La faim des fantômes

Benjamin Gagnon Chainey

Il vivait sur lui-même, se nourrissant de sa propre substance,
pareil à ces bêtes engourdies, tapies dans un trou, pendant l’hiver;
la solitude avait agi sur son cerveau,
de même qu’un narcotique.
Joris-Karl Huysmans, À Rebours

Minuit moins une, un matin marchant vers les Arènes de Lutèce…

Un soleil blanc de février se lève sur Paris somnolente.

Approchez! Approchez! C’est petit-déjeuner! Il y a tant à boire! Tant à manger!

Des corps anonymes marchent au cœur du cinquième arrondissement, s’affairent dans tous les sens, le sixième encore bien endormi. Les sentiments meurent vite s’ils ne sont pas nourris. D’un café à l’autre, des corps vides trimballent leurs viscères à gaver, cherchent à rompre leur carême de cafés crème, croissants, crèmes caramel et autres pains quotidiens… Un temps repus les corps repartent à l’assaut du chic hiérarchique, quadrillent Paris d’une frénésie de fourmilière dont la faim toujours revient. Les corps avides ont des petits creux qui jamais ne se comblent.

Le vent du matin est vif et frais. Des chemins de traverse creusent des sillons somnambules dans la ville s’éveillant. Il fait beau… La lumière emplit le vide entre les corps en marche, le rend visible à l’œil nu, le vide s’écoulant des yeux loin des yeux… Le désir est toujours un symptôme de souffrance… La vie est courte et il y a tant de vides à combler dans la densité parisienne! D’affaires à faire, de gens à dépourvoir, de corps morts à déposséder vivants, de fric à défricher dans les Champs Élysées de coton…  C’est un autre matin de cohue ensoleillée qui pleut sur Paris… Une promesse de printemps hâtif entre les pétarades hivernales des moteurs de Vespas… De ces matins qui se suivent et s’effacent à la queue leu leu d’une Histoire palimpseste palpitante… Circulez! Circulez corps et journées! Petit-déjeunez bien! Il y a tant à voir, à revoir! Il y a tant à avoir à Paris! Petit-déjeunez bien braves gens, grands bourgeois, touristes aguerris, haut-fonctionnaires et normaliens de tout acabit! Il n’y a rien à ressortir des annales! Un musée est une mémoire qui se préserve telle quelle… Un passé cristallisé dans l’éternel présent… Il n’y a plus rien de vivant à jeter en pâture aux ventres creux des souvenirs. Les fantômes ont faim en cet autre nouveau matin…

Il a plu la nuit dernière et le bitume parisien brille, trempé d’eau-de-vie… Février 2020, les terrasses se bondent peu à peu et bien vite, le vin roucoulera de nouveau de mille flots… Le printemps promet d’être doux cette année… Cela se sent dans l’air… La ville sera un bateau ivre d’illusions comiques… Parfaites… Actuelles… Les façades haussmanniennes dorent leur chaude blancheur dans les rayons du soleil levant et, oubliée sur la table en terrasse d’un café, la une du Monde claque au vent sous les regards des chaises inoccupées… Les corps se relaient vite sur les chaises en osier… Ils n’ont pas l’espace-temps de tout lire, les corps déjà morts… Non… Ils n’ont plus de temps ni de tête à perdre dans le cœur du malheur, et quoi encore… Le monde est lassant cet hiver… Décidément… Encore, encore et encore les mêmes nouvelles, pour une autre première fois… Depuis décembre dernier… Et quoi encore… C’était en décembre dernier… Le passé est un ogre insatiable… Un fantôme famélique affamé… Un satyre satirique désuet… Au suivant les rumeurs archaïques entêtées! Les spectres revenants de virus préhistoriques! Les corps creux s’exhumant de l’encre lascive des papiers journaux! Les ténèbres journalières salissent les doigts… Attention à la blancheur immaculée des chemises! Gare aux cerveaux déréglés de chimères dont la corona radiata s’emporte et se dérègle! Il ne faudrait pas se décoordonner le corps et la marche… Sortir le chaos matamore de ses circonvolutions systémiques… En marche grands esprits ambitieux! Têtes froides et torses bien bombés! Il n’y a pas de sentiment à faire! Ne jamais se laisser toucher par le journal… Oh non… Gare à soi quant à l’autre… Laisser les sensations aux faibles à manger… Ils ont faim d’amour les pauvres… Laisser les affections aux fragiles à se sustenter… La vaillance à la vieillesse obsolescente déprogrammée, au fond des cales d’épaves inhospitalières… Ils ont des petits cœurs frêles à se faire abattre en retraite… Ces Nouvelles Vieilles Vagues… À se faire tourbillonner les corps mourants sur les vagues tranquilles, en lisière des grands courants marins…

Le temps est radieux en ce nouveau matin de février! Les corps occultes prennent le journal et se le planquent sous les aisselles… Cela donne un air important… Ils prennent le journal et laissent sur la table tous les maux qu’il recèle… Les déjà vieilles nouvelles à rendre la démarche ataxique, le corps vide repoussant, l’élégance hirsute… Marchez droit, adroit, droit devant, braves citadins! Un pied de nez devant l’autre! Une fracture de hanche, d’orgueil et de poignet est si vite arrivée et c’est qu’il a coûté cher ce costard… Surtout oui, se tenir loin des mauvaises nouvelles… Voilà, comme cela… Elles salissent les doigts les mauvaises nouvelles… Il ne faut pas les embrasser, leur tendre les oreilles… Les cris d’alarmes des journaux ne sont toujours que des paroles en l’air à divertir la galère… À galvaniser les capitaines levant les amorphes et mettant le cap capitaliste colonialiste! Les corps vides ont faim de concret… De chair fraîche à se mettre sous la pomme d’Adam et les SOS ne sont bons qu’à sauver l’équipage des vieux rafiots hantés… Pas à peupler d’opulentes colonies… Les feux de détresse des gueux montent très haut dans le ciel parisien, peinent à enflammer l’opacité du présent, et retombent dans la Mer morte en un sifflement joyeux… Oh! Tu as vu le joli feu dans le ciel, hein dis, maman?

Le soleil se lève sur Paris et il n’y aura jamais assez de café pour défibriller l’indifférence des jours renaissants… C’est à se demander ce que le café réveille, au fond de nous, en ces doux matins ensoleillés… C’est à se demander si, au fin fond de nous, notre état de veille ne s’est pas inversé, à notre inusable insu de Nosferatu toujours affamé… Paris petit-déjeune et les corps morts errent par les rutilantes avenues du cinquième arrondissement… Des tordus, des gueux, des m’as-tu-vu… Des musculeux, des preux, des petits culs… Des courts, des allongés s’enfilent en estafilades derrière les cravates qu’on astique incognito… Un vent viral fouette ça-et-là les pages triviales des mondes oubliés sur le chemin du taf… Devant les comptoirs qu’est-ce qu’on vous sert ce matin chère madame, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ce matin cher monsieur… Dans les mallettes de cuir des documents d’importance ribotent… Des talons Louis Vuitton s’accrochent dans les interstices des caniveaux… Des crachats colorés de macarons, aux vagues parfums de tabac piquent les pavés de furtifs instants, où la lumière blanche diffracte ses couleurs… Un éclair… Puis la vraie vie! Les couleurs redeviennent toujours invisibles une fois l’intempérie passée… Les spectres s’effacent vite une fois que cesse la tempête et vite au soleil revenu, on retrouve le bonheur de balader son indifférence sur les chemins de traverse… Les Quais de la Seine… Le Jardin des Tuileries… Déferlantes immaculées reconceptions… Paris toujours vibrante Ville-Lumière… Comme il fait bon parader sa réussite sur les places venteuses aux pieds rouillés des chapelles…

Les Arènes de Lutèce se profilent dans les marges, entourent les corps anonymes enchevêtrant leurs marches en avant… Le Monde crie mais nulle âme qui vive ne l’entend… Le soleil reviendra toujours, ce n’est jamais une question qui se pose… Nul corps qui meurt ne redoute jamais son coucher définitif… Surtout pas en ce vif mois de février, la mort n’est jamais notre lot, pour nous grands matelots muséaux… L’eau coulera toujours sous les ponts de la Seine, toujours abreuvée d’eau de pluie… Les corps fluviaux marchent dans le cinquième arrondissement parisien et un SDF lave son corps spectral, tout habillé de haillons, sous la douche pluviale vomie par une gargouille éborgnée de l’Église Saint-Médard…

Les Arènes de Lutèce s’exhument de terre et mon corps anonyme arrive enfin au cœur de leur ferveur antique. Les cris des habitants montent, survoltés par l’imminente arrivée des gladiateurs! Le lancement des jeux hors du Monde où s’enchaînent les unes anonymes sans se passer le témoin! Et quoi encore, l’Histoire!… Énièmes rumeurs virales présageant le retour d’un passé déchu! Résurgence des peurs ancestrales d’un exotique lointain! Ces bibelots affectifs… Ces babioles historiques… Ces boutures d’émotions brutes ne sont plus de ce siècle, et quoi encore… Il fait si beau à Paris aujourd’hui! Mon corps prend place dans les gradins, entre deux fantômes fébriles… Vous connaissez les gladiateurs au programme d’aujourd’hui? Les jeux seront bientôt relancés! La prophétie le prédit! Les jeux sont toujours à refaire et à l’abri des unes clandestines du Monde, le café coule onctueux dans le fond de mon gosier… Le soleil brille sur les Arènes vides… Le Ier siècle s’ouvre à mes pieds… Je souris tendrement… Deux galopins bouclés arrivent à la course, enjoués, en criant de ferveur au centre de l’Arène centrale… À quelques coins de rues, dans le parc attenant à l’Église Saint-Médard, le SDF achève sa toilette matinale, égrène dans sa bourse de plastique le tabac d’un mégot trouvé sous un banc, et se prépare à reprendre sa route invisible… Il fait si beau aujourd’hui à Paris… Derrière les enfants qui jouent, débordant de virale vitalité, une vieille nounou africaine fait son entrée claudiquant dans l’Arène centrale, sous les clameurs exaltées de la foule fantôme… De son œil bienveillant, elle sécurise leur riante blondeur… Paris… Ville-Lumière où il fait si bon circuler… Circulez… Circulez… De cafés en cabarets en musées… Circulez… Circulez à l’infini… Oh Paris… Ville-Lumière où il y a toujours tout à revoir… De nouveau… Encore et encore… Oh Paris… Ville-fantôme où il y aura toujours tout, à exhumer de nouveau…


Collectif Récits infectés

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