D’une caverne, l’autre.

Yann Saint-Esprit




(partir)

J’ai toujours été enfermé. La mer est vaste. J’allais dire « grande », ce n’est pas une personne. C’est difficile de trouver mon chemin jusqu’à la caverne. Je pense, en route, mon frère est persuadé que je vais me perdre. S’il y a une chose que je ne perdrai pas, c’est bien moi. Je respire. Je respire. Je respirerai encore un peu. Je découvrirai bien quelque goût nouveau. J’aime le sel.

Je suis parti. Normalement, on reste. Je ne sais pas d’où m’est venu le désir contraire. J’ai chanté en nageant. Les chansons de mon frère, mais en ne finissant pas les vers. Je commençais, quelques syllabes, et puis non, l’air suffit bien. Petit, j’aurais eu peur qu’on dise, il a oublié les mots.

La mer est dangereuse. Si tu partais, l’eau d’ailleurs dans tes branchies, tu ne pourrais pas revenir. Tu nous empoisonnerais. D’accord. Si tu partais, les parasites sur ta peau… on ne saurait pas, pour grand-papa… D’accord. Je ne reviendrai pas. Je ne tuerai pas grand-papa. Grand-papa mourra par contre. Le saviez-vous? On m’a bousculé. Ça ne se dit pas! J’ai toujours été bousculé. Sauf par ma cousine, elle rigolait. On rit bien ensemble. Je ne pense pas qu’elle sait que grand-papa mourra. Ni qu’elle mourra. Ni, que. Je lui chante un air en nageant, si jamais elle entend. Un air de presque rien, comme pour dire, je suis désolé.


(raconter)

Je leur ai raconté toutes sortes de choses sur la caverne. Des « légendes ». La plus belle va comme suit :

De l’espace vers le bas, de l’espace vers le haut, des creux pour la sieste, de la paix, de la nourriture en
abondance, du sel, bien sûr, des choses salées, des algues, des délices nouvelles chaque jour.

La légende dit qu’on l’a bel et bien trouvée, cette caverne. Une héroïne vaillante. Est-elle morte? Elle serait revenue, sinon, pour sa grand-mère malade. L’héroïne cherchait la caverne pensant que ses algues magiques… peut-être… comme un médicament? Elle n’est jamais revenue, dit la légende, de la caverne. Elle a voulu garder les algues magiques pour elle toute seule, a dit ma cousine. Ses yeux brillaient. Des coraux brillent à l’entrée, c’est comme ça qu’on trouve la caverne.

La grand-mère de l’héroïne vaillante est morte. Ça valait bien la peine de partir. Mon frère a bien aimé la légende, il a composé quelques airs pour l’accompagner. Il y en a un qui me fait pleurer mais je n’arrive plus à me le fredonner, un autre me vient, un air banal. Je nage. Est-ce que j’ai peur? Je suis loin. Je touche ma peau pour voir. Je ne vois rien, les parasites les plus dangereux ne se voient pas. J’y pense. Je pense aux parasites. J’en parle tout haut, suivant l’air banal, faute de mieux, ça fait une chansonnette.


(filatures)

Quelque chose me suit. L’effet des courants sans doute, une illusion sonore. Ça réverbère. Je respire. Je cherche en avant pour m’occuper. C’est d’un bleu exquis, inconnu… non, c’est pareil comme chez moi, mais ce n’est pas chez moi. Ce grain de sable, jamais vu, celui-là non plus, mais j’en ai vu mille et un. On ne voyage pas pour un grain de sable. Je cherche… quoi? S’il fallait une raison pour partir.

Rien ne me suit mais je ne me retourne pas.

Au bout d’une journée, nulle trace de la caverne. L’héroïne a bien dû dormir un moment, dans sa quête. Je m’arrête près d’un récif. Vous ne pouvez pas rester. Vous venez de trop loin. Vous avez peur? Non, nous avons des grands-parents. Mon petit air ne les réjouit pas. Je chante plus fort. Je séduis un poisson. Il me suit passé le récif. Il escalade le courant, plonge, avec les légers changements de température ses écailles foncent. Je frémis.

Nous nous suivons. Nous arrivons. Je ne comprends pas ce qu’il dit. Nous nous ébattons. C’est joli ici. Je m’endors.


(souvenirs)

Dédé me réveille en posant son visage contre le mien. J’ouvre les yeux. Il n’est pas là. L’autre non plus, celui d’hier soir, disparu, j’ai du sable partout. Dédé ne voulait pas que je parte. Tu me raconteras des légendes chaque jour, ce sera comme voyager, il y aura mille cavernes, mille fosses, mille sirènes sans danger. Nous en reviendrons toujours.

Je n’en reviens pas. Je me débarbouille, me remets en route. Je respire. L’eau est claire. Vais-je mourir aujourd’hui? Mes parents sont morts. Tu ne comprends pas le danger, parce que tes parents sont morts, voilà pourquoi tu rêves de partir, disait Dédé. Je regardais autour, le sable, les algues, la lumière en guirlandes. La mort n’est pas un danger, c’est une certitude, Dédé. Il montrait les dents. Je vais te manger, voilà le danger. Connais le danger. Accueille le frisson. Connais le danger ou risque de manquer l’occasion de vivre. Ce sera la fin de la prochaine légende.


(faim)

Je me retourne. Il y avait quelque chose derrière. Le poisson d’hier m’a peut-être suivi. Je n’ai pas eu peur. Je respire. L’eau illumine le frémissement des algues. Des algues immondes. J’ai faim, mais pas à ce point. Je reprends ma route. Je n’ai pas eu peur. J’ai faim.

Mon frère est persuadé que je vais me perdre. Mon frère mange souvent les déchets des autres. Il dit que ça lui sauve du temps, c’est juste là, c’est vrai. Ça me dégoûte. Je le regardais mâcher d’infâmes filaments, ça urgeait en moi : partir. Des airs exquis chantés à travers une haleine putride.

Je ne me souviens plus. Je n’ai pas l’oreille musicale. Je change de courant, je descends d’une voie. Il faut bien manger. La lumière faiblit. Je ne vois pas grand-chose. Ça sent bon. Je trouve. Je mange. Même hors de chez moi, il faudra manger. Toutes ces fois où il faudra manger! Une, deux, trois, quatre, cinq. On n’apprend pas à compter pour mesurer combien de fois il faudra manger.

Repu, je remonte. J’ai fait du chemin. Je ne reconnais rien. Ce grain de sable. Il m’a suivi, c’est ça? Tout ce temps, c’était lui. La caverne sera sans grains de sable déjà connus. La variété d’un grain de sable va-t-elle au-delà de la couleur? Poisson rouge, poisson bleu, autre poisson bleu : poissons bleus. Je digère. L’héroïne mangeait peu dans la légende. On racontait surtout son absence. Je racontais. D’où me venait son histoire? J’ai toujours été enfermé. J’ai grandi et je me suis mis à raconter.

C’est bien vide tout autour.


(vides)

J’ai froid. Je suis monté d’une voie et j’ai arrêté de chantonner. C’est d’avoir oublié tous les airs. Non. C’est de ne pas vouloir être entendu. Qui écoute? Je ne suis pas suivi. J’ai vu quelques passantes, elles allaient dans la direction inverse. J’ai crié, elles ne voulaient pas s’approcher. Restez à deux mètres! La caverne? Connais pas!

Je ne vais tout de même pas penser à… là-bas. D’où je suis parti. Partir pour ne penser qu’à ça, et puis quoi encore. Je fais le vide. Il n’y a pas beaucoup de choses à quoi penser. Il n’y a pas beaucoup de poissons dans l’océan aujourd’hui. Ça s’est vidé. Je parie que ça reste chez soi. Avec grand-papa. Je me touche, pas de parasites. Les parasites les plus dangereux ne se voient pas. Quand je pense à la caverne, je ne vois plus rien. La caverne est sans grain de sable déjà connu, sans faim, sans fatigue, mais sans danger? J’attends de voir. J’ai des doutes. Peut-être que je sais, maintenant, pour le danger.

Il montrait des dents. Je vais te manger. Nous nous ébattions. Ça, je vois bien.


(cycles)

La mer a grandi. De là-bas jusqu’ici, elle s’est étirée d’un chemin de trois jours de nage. Je lui en veux de grandir si lentement. Elle est claire, puis sombre, puis claire. J’ai croisé un autre que j’ai mangé, aucun effort, il était tout petit. Il s’est précipité vers sa fin. S’il avait des enfants, leur parent est mort. Ils auront du mal à comprendre le danger. Ils sauront qu’on meurt. La cousine, ce n’est pas de complicité qu’elle rit, que vas-tu croire, se moquait Dédé. Elle rit parce que c’est toi qui parles. Une chance que je suis parti. J’allais sans doute me reproduire d’un jour à l’autre. Devoir dire : prudence, petit.


(famille)

Nous sortions. En famille. Nous n’étions pas « enfermés ». Nous allions au ravin, nous visitions les galeries, nous prenions notre tour au grand plongeon. Nous chassions. Nous étions mobiles, nous nagions, j’ai appris à prendre de la vitesse, à voir venir ma fatigue. Nous sortions, ensemble seulement. Nous ne nous approchions pas des autres : leurs parasites, nos parasites. Où ça ? Là, là et là, sur moi, sur toi, partout, ils nous composent et nous habitent. Nous les protégeons contre ceux des autres, comme des citadelles de corail. J’ai grandi. Dédé a grandi. Mes cousines. Mon frère. On va grandir jusqu’à quand? Tu verras. J’ai vu.


(la chose)

J’ai déplacé tous ces parasites qui me composent de six jours de nage. Ou bien ils sont morts et je suis une citadelle désertée. La route est plutôt déserte. Je ne suis pas suivi. Je ne regarde plus derrière moi, sauf. Je me suis demandé hier si la prudence était toujours quelque chose, ici. Je me demande maintenant si je me souviens de la prudence de mon enfance. Ne touche pas. Ne mange pas ça. Ne t’éloigne pas. Ne t’épuise pas. Je m’en souviens.

Un bruit sourd. Une fosse océanique, peut-être, tout au fond. Je veux dire, plutôt qu’un fond.

On dirait que j’en approche. Le bruit est devant et dessous. Je vais le chevaucher. Je respire. Je ferme les fenêtres de la citadelle pour ne pas qu’on meure de bruit, là-dedans. Je n’ai pas été préparé à un bruit comme celui-là. Si j’avais faim, je le mangerais. Je n’ai pas faim. Je résiste à l’impulsion de monter d’une voie, où le son, peut-être, serait adouci. Pourquoi résister? Je monte. Ça s’améliore. Peu. Je monte encore. Je fatigue. Il y a foule de poissons, nous rencontrons la même difficulté, celle-là monte près de moi, et lui aussi, de deux voies et sans s’arrêter, ça oublie de signaler. Et de garder ses distances, on me rentre dans le ventre.

Je ne peux pas empêcher cette pensée… C’est la caverne. Elle se protège comme ça. Une peau de tintamarre. Je ne suis pas assez fort pour descendre la percer tout de suite. Je suis en eaux claires à présent, ça ralentit, c’est soutenable ici. Ça se regarde de travers. J’en vois une redescendre. On n’entend plus rien. J’avance pourtant. C’est réflexe.

Je suis épuisé. Je chante pour voir. Ça s’éloigne tout à fait. Qu’est-ce qu’il nous veut, lui?

Un récif. Si vous restez, c’est tout au bout et à vos risques. Il y a eu un monde fou dernièrement. C’est bon. Je n’ai plus de grands-parents. Je tombe de sommeil.


(tergiverser)

Dédé barbotte tête à l’envers, son ventre reluit où c’est pâle et délicieux, il dit, non, pas maintenant, je suis fâché contre toi. Tu m’avais promis ma légende favorite. Celle où l’héroïne solitaire découvre qu’elle peut se multiplier si elle se concentre assez. Et puis elle se dédouble, ça lui fait une amie, trop contente, tellement qu’elle se détriple, ça lui fait une ennemie, pas de chance. Mais tu la racontes mieux, son enfance avec les jeux pour remplir le temps. Pour remplir le temps. Je me réveille un peu fâché. Les rêves vont vite, ils sont pressés, compressés. Ils me restent comme de petits grains de sable à l’intérieur desquels je suis déjà allé. Mais. Ce n’est plus permis.

Une dizaine de jours depuis mon départ, mais je ne le jurerais pas, à qui? Sept de nage, trois de repos? Je pense quitter le récif, puis je reste, je tergiverse. J’hésite sur la destination. Continuer. Ou descendre. J’ai posé la question dans les parages. Une caverne aux mille trésors? Jamais entendu parler. Tu rêves en couleur. Aussi : je peux t’accompagner? Non.

Pour remplir le temps… J’ai toujours été enfermé. Pour remplir le temps, je suis sorti. J’ai avancé. Le temps est venu, de descendre. Je me sens reposé. Il y a un risque de perdre l’ouïe, à approcher ce bruit titanesque. Combien de jours d’ouïe encore disponibles suis-je prêt à sacrifier? Un, deux, trois, quatre, cinq. On apprend à compter pour mesurer ce qu’il nous reste. Je décide, dans cinq jours, de toute façon, j’aurais perdu l’ouïe.

À la descente.


(descendre)

De l’espace vers le bas, de l’espace vers le haut, des creux pour la sieste, de la paix, de la nourriture en
abondance, du sel, bien sûr, des choses salées, des algues, des délices nouvelles chaque jour.

Je descends.

D’une voie. Je ne vais pas retourner d’où je viens en pensée, précisément maintenant. Quand même! Je rêve de Dédé chaque nuit. Ai-je vu si peu de gens dans ma vie? Il doit bien y avoir des algues de mon passé, en périphérie de mes rêves, mais je ne les distingue pas les unes des autres. Elles ne retiennent pas mon attention. Il y a des hiérarchies du souvenir. Descendant, je vide mon esprit de Dédé qui est la seule chose que j’y trouve. C’est une sécrétion.

D’une autre voie. Le son n’augmente pas. Mon ouïe a-t-elle déjà été endommagée?

Une autre voie, je descends toujours. Mon esprit est vide. Je retrouve l’air de la chanson de mon frère. Mon esprit chante cet air. Non, plutôt celui de la chansonnette banale. Tant pis.

Une autre voie. Je suis couvert de parasites, les miens, ceux des miens. Si je trouve la caverne et qu’elle est habitée, peut-être que je ne mourrai pas, que ma citadelle est la plus puissante. Mes parasites en décimeront les habitantes. Je règnerai seul. Peuplé, mais seul.

Une autre voie. Le son, enfin. J’avais donc remonté si longtemps? Ou bien la caverne plonge, elle tombe, tombe, depuis la nuit des temps.

Une autre voie, l’intensité augmente vivement. Je pousse. J’ai fini de grandir mais pas de pousser, vers le bas, ça m’entre dans les oreilles. Je pique. J’aperçois Dédé dans ma mémoire, recroquevillé sous la poussée du son.

Une autre voie, je vois. Je vois quelque chose en-dessous. Dans la noirceur.

Une autre voie, c’est énorme. C’est juste-là, ça glisse, le courant entier glisse sur elle, la plus grande chose jamais vue. Je ne l’ai pas encore vue. Pas de la queue à la tête. La plus grande chose dont j’ai pu être proche. La pression d’en bas est trop forte pour mes nageoires. Je dois me poser. Ce n’est pas une caverne.

Une autre voie et je me pose. Je m’accroche. Ça déchire et je n’entends plus rien. Ce n’est pas le silence.

Je n’entends plus et j’avance. Je suis posé. Je respire. Je ne m’entends pas respirer. Je ne me touche pas, trop fatigué. Je vais compter. Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Cinq. Quatre. Trois. Deux. Un. Me revoilà, je suis encore une pensée d’où ça compte.

Je n’ai pas toujours été ici. Je m’endors.


(sans mots)

Je suis porté. J’ai faim. Je mange, devant moi. J’ai des goûts raffinés, mais ça. Jamais connu ça, les mots me manquent. Le sel de la mer.


(phorésie)

Nous nous portons. Nous avançons. Nous produisons une vibration, j’ai déjà pensé que c’était un son. Je pense que je l’entendais, mais à présent nous le produisons. Nous avons déjà été ailleurs. Nous sommes d’ailleurs « ailleurs » en ce moment, tellement nous sommes vastes. Nous allons jusque-là. Et encore, dans l’autre direction, nous allons jusque, qui sait. C’est sans danger, car c’est plus grand que tout. Même en grandissant encore, je ne serais jamais grand à ce point où nous le sommes. Je crache mes souvenirs au réveil, dans le creux de ma dernière mordée. J’ai craché tous les matins. Ça se répète, de l’avant, du ressassé… Les jours de nage, l’inconnu aux belles écailles, la cousine qui rit, attendre en file au grand plongeon… j’ai tout régurgité jusqu’à nous qui l’emmenons bien quelque part. Ça s’égrène en petits éclats. D’où viennent les bancs de sable? De quels souvenirs érodés par les sucs?

Dédé en pleurs, la nuit, parle d’une caverne. Tu sais, Dédé, j’ai tout inventé. Il n’y a pas de caverne aux merveilles. La nausée le saisit et ça lui sort du ventre, tout bien formé : un autre Dédé. Et le double dit, je serai son ami, moi, en ton absence. Je lui parlerai de la caverne. Je dis au double, rêve toujours, sale rêveur. Avec des rêves d’enfermement, on s’enferme pour la vie. D’une caverne, l’autre. Tu ne connais pas le goût de cette chose que nous avançons.


(consomption)

Nous glissons. J’ai maigri. Je ne décolle plus. Ce n’est pas inconfortable. Je mange pour ne pas y penser. Nous ne pensons à rien. L’eau non plus. Ses couleurs ne se laissent pas penser. Ses couleurs ne se laissent pas compter. Elles sont pleines de temps, tout le temps.


(rêve)

Je suis dans la citadelle. De la chose. En rêve, j’ai vomi à l’idée. Mon frère l’a mangé, il a dit, je te composerai un air avec ça, tu verras, inoubliable, à faire pleurer la mer.


(sommeil)

Au réveil, quel réveil?


(parasites)

Un réveil sort du lot, sans pourquoi, plein du désir de me toucher. Avec quoi? Le trou que j’ai creusé de mes dents s’est rempli, de moi. Je regarde. Je ne vois pas. Je ne vois pas de parasites, que je sache. Sauf. Nous avançons, sains et saufs.


(la légende)

Des délices nouvelles, chaque jour. Je suis délicieux. Nous me mangeons. Nous sommes les délices des délices.


<span>%d</span> bloggers like this: