Demain peut-être : le sel de la terre

Charlotte Moffet

    Dans ma famille nous nous aimons sans nous toucher. Nous pratiquons l’espace entre les corps depuis longtemps – ce n’est pas le genre de distance qui nous incommode.

    Heureusement tu es venu t’installer dans cet intervalle et donner un sens à mon corps. Tu as construit pour nous une maison, faite de chair – le lieu de douceur chaude et parfois moite où je me réfugie ces jours-ci dans l’espoir d’y trouver les caresses que je cherche.

     De loin toujours ma famille reste très proche. Nous ne connaissons la texture de notre peau que lorsque nos joues s’effleurent par politesse au moment de nous voir. Nous devons le faire souvent – prendre le pouls des autres par l’œil, à défaut de la main.
    Cette année nous avons manqué les occasions de la vue pour le mois d’avril : un anniversaire et une fête christique – plus tard nous nous sommes dit, prenons ce temps pour nous reposer et profitons de l’éloignement pour respirer.
    Jusqu’à la fête des Mères le trou s’est creusé, est devenu trop profond – il y a trop d’air et plus d’odeur. Est arrivé le mètre de distance de trop.
    Toutes les femmes sont chez nous des mères. Il faut bien faire quelque chose pour le sel de la terre, pierres blanches et parfois fleurs aux soins pluriels.
    Il y a aussi la fête de ma grand-mère, nous ne pouvons pas taire le mois de mai.

     Tu proposes de préparer une tarte au citron. Je suis touchée, il n’y a que toi pour penser ainsi à la langue des autres. Tu me dis deux tartes, même, pour toutes les mères. Le projet est doux, et sucré, mais le projet en est un de deux jours, un de fin de semaine : tu te mettras à la tâche samedi ; nous irons aux portes dimanche. Je verse une larme.

    Dans ma famille ce n’est pas chose courante que de pleurer. La vulnérabilité reste de l’ordre de l’intime – nous lavons nos blessures comme notre linge sale.

     Il n’y a que devant toi que j’ouvre le robinet. Sous notre toit je trouve l’espace nécessaire pour le jeu de l’intime, la quête des mots pour nommer les mouvements du dedans – ce qui se passe sous la peau. 

     Vers la fin de la semaine, ma grand-mère tombe. Ma grand-mère est déjà tombée, plusieurs fois. Ce n’est jamais grave. Elle me dit toujours que moi aussi je tombe, je tombe des fois.
     Je vois souvent c’est vrai mon corps me lâcher. J’ai chaud, froid un peu en même temps, la tête qui tourne, la nausée. Je m’étends avant la chute parce que je sais. Si elle arrive et que je ne sais pas, je tombe, oui, parfois. Ce n’est pas la même chose. J’ai encore beaucoup de place pour la douleur des accidents. J’ai beaucoup de réserves de guérison. Je pense au temps et au corps de ma grand-mère.
     Ce n’est pas la première fois qu’elle tombe, elle n’en est jamais morte, elle n’en mourra pas cette fois non plus. Elle me l’a dit il n’y a pas si longtemps, c’était au téléphone. Je ne la voyais pas – c’était au mois d’avril que nous avons manqué – et elle ne voulait pas m’entendre avec mon inquiétude. Pourtant je n’avais que cela à lui donner, mais je ne voulais pas exagérer : je l’ai crue, je ne la voyais pas. C’était il n’y a pas si longtemps.
     Je l’ai crue jusqu’à ce que cette semaine mon grand-père nous dise. Il la voyait. Il était le seul à voir le teint pâle et la fatigue s’installer sur son visage.

     Il y a aussi qu’il n’a pas que l’œil mon grand-père : il a la main. Il doit savoir le pouls de ma grand-mère comme tu sais le mien, mais ce n’est pas le temps d’aller à l’hôpital. Il me semble que de toujours c’est le pire temps, pour aller à l’hôpital. Peut-être qu’il ne faut pas y penser : j’essaie de me concentrer sur ce conseil que tu m’offres comme une fleur – certainement, elle se fanera.

     Ma mère aussi dit autre chose que ma grand-mère : elle a entendu sa voix, et sans que ma grand-mère ne le nomme, ma mère sait qu’il y a quelque chose. Elle ne peut toutefois pas en prendre la mesure : elle n’a ni yeux, ni mains. Il faut l’hôpital.
     Elle demande à mon grand-père de lui préparer des choses – un livre, une tablette, un chargeur même – au cas où : nous ne pouvons pas savoir. Tout cela n’intéresse pas ma grand-mère. Elle n’a pas besoin de tout cela. Elle n’a besoin de rien – pas même de l’hôpital; elle doit y aller quand même.
     Ma tante l’y conduit : si nous ne pouvons pas éviter le lieu de la maladie à ma grand-mère, il faut du moins l’éviter à mon grand-père – il proteste, mais il sait. De toute façon ma tante à peine entrée est mise à la porte par un agent de sécurité qui en a vu d’autres et qui n’en a plus, de patience – elle proteste, mais elle sait. Évidemment elle ne peut pas rester à l’urgence avec sa mère, seulement il y a que le poids de la contrainte paraît plus lourd parce qu’elle le porte sur ses épaules. Elle fait une petite scène parce qu’il le faut – elle n’est pas sans cœur –, mais pas plus qu’il ne le faut. Elle donne son téléphone à l’agent pour qu’il l’apporte à ma grand-mère, espère qu’il sera serviable et qu’elle saura s’en servir.
    Ma grand-mère est seule à l’urgence.

     Il me semble que mes grands-parents ne sont pas rendus là, ce sont des grands-parents parce que nous sommes des petits-enfants. Il n’y a pas de liste de médicaments à leur dossier, le pharmacien ne les connaît pas. L’âge de la vieillesse n’a pas encore sonné chez eux.
     Nous allions tous être là, le temps venu – nous savions bien qu’il viendrait, mais pas comme cela, en ces circonstances que nous ne pouvions imaginer. Mon absence à ses côtés et à moi-même me fait trembler. Il fait très noir soudain. Je perds la vue, mais tu as la main. Tu enfonces tes doigts dans ma peau, me serres doucement le bras pour m’apaiser. Tout cela se passe très loin de moi semble-t-il – mais ce n’est pas si loin, de l’autre côté du pont. Je connais l’urgence pour la première fois et je ne peux rien faire d’autre qu’attendre. J’attends. Tu attends avec moi.

     Ma grand-mère attend seule. Elle passe au triage. Elle attend longtemps. Elle voit une infirmière. Elle attend trop longtemps.
     Elle veut savoir à quel endroit signer pour obtenir son congé. L’infirmière lui dit d’attendre dans les prochains jours un téléphone et un rendez-vous du même coup, pour des prises de sang. Elle quitte l’hôpital. Elle rentre chez elle. Elle tombe.
     Mon grand-père ne veut pas attendre ce que promet l’hôpital. Il paiera et quelqu’un viendra demain, à la maison, pour le sang.
Le lendemain arrive. Quelqu’un vient. Quelqu’un dit de ma grand-mère que ses globules rouges sont malades, de l’anémie probablement. Il faut aller à l’hôpital, pour d’autres tests et prélèvements.
Le temps s’étire et se contracte – déjà vendredi. Il y a des lunes, tu me parlais de tartes.

     Ma grand-mère retourne à l’hôpital avec les objets demandés par ma mère – un livre, une tablette, un chargeur –, car ma mère est celle qui l’y emmène cette fois. Elle a aussi un téléphone – toujours au cas où : comme nous ne pouvons pas aller aux nouvelles, ni à l’hôpital, il faut aussi qu’elles puissent venir à nous. Il faudra de nouveau croire ce que ma grand-mère nous dira d’elle-même au bout du fil.
     Ma grand-mère attend bien sûr – pas question de quitter avant de voir le médecin. Elle voit le médecin. Il la voit aussi, et il aimerait la voir plus longtemps : une nuit sous observation, c’est le « cas où » qui arrive discrètement.

     Après la nuit vient le samedi. Tu commences la pâte pour la tarte au citron. Je soupire. J’attends le téléphone. Je ne fais rien, je n’aide personne, je n’en suis pas capable. J’attends que ma mère me raconte l’histoire pour te la raconter. Je joue dans ce drame un rôle passif. Tu me dis que tu n’as pas besoin d’aide, que je devrais me reposer. Je suis fatiguée de cette maladie qui n’est pourtant pas la mienne et qui plane au-dessus de tout le monde et surtout des grands-mères à l’hôpital. Je pense à ma mère. Je pleure pour le sel de la terre et tout flotte.

     Le cas où culmine. L’hôpital garde pour lui ma grand-mère : une autre nuit, une infection peut-être, ce n’est pas clair. L’hôpital garde ma grand-mère sans nous parler. Ma grand-mère nous parle un peu, mais elle ne sait pas grand-chose – pas même la fatigue dans sa voix. L’hôpital ne sait pas trop encore non plus et pour le moment ne traite pas encore la maladie qui n’est pas nommée.

     L’hôpital n’en est pas un où les choses se passent bien. Il y a des lits qui débordent – les personnes du soin là-bas le disent, mais pas à ma famille, à la radio. Tu me dis qu’elle doit être entre bonnes mains – j’espère que ce sont des mains très propres. Tu me dis aussi qu’elle rentrera sans doute juste à temps pour la tarte. Il te reste quelques citrons à presser, mais je n’ai pas assez de force. Je souris un peu, soupire surtout. Je n’arrive pas à le dire. Je connais les mots mais je ne les trouve pas pour exprimer ce qui m’épuise de ne rien pouvoir faire. Tu me suggères d’aller me coucher pour que passe la tempête – semble-t-il que ce soit la seule chose que je puisse faire, m’étendre et attendre, sans savoir. Je te demande si je peux dormir sous ton corps – peut-être le poids de l’amour peut-il étouffer l’angoisse. Je pleure encore, dans le noir et tes bras.

     Dans ma famille il y a des murs devant les corps, pour les protéger du froid et de la peur.

     Ici les cloisons sont des draps qui laissent entrer la lumière et un peu de sensibilité. Tu traverses avec moi les intempéries plutôt que de m’en garder, isolée.
     Dimanche de fête des Mères, tu t’occupes de la meringue italienne et de la touche finale, le feu. J’attends encore le téléphone pour savoir l’ordre du jour. Il ne vient pas et tu me suggères doucement d’essayer.

     J’essaie. J’appelle ma grand-mère et je tombe directement sur la boîte vocale. Il y a déjà un moment que j’ai perdu la vue et j’ai l’impression maintenant de perdre la voix. J’aimerais être proche de ma grand-mère et l’aider : je regrette de ne pas avoir réclamé ce rôle plus tôt, avant le cas où.

     Tu apparais dans le cadre de la porte, y déposes ta tête. Tu me prends la main. Je soupire, encore. Il me semble qu’il y a moins d’air que d’habitude dans la pièce. Tu t’étends et tu enfonces de nouveau le bout de tes doigts dans ma peau. Tu me touches comme pour insister sur ta présence. Il faut réessayer. Tu restes là avec moi. À chaque fois que je ne suis pas seule je pense à ma grand-mère qui l’est.
     J’inspire et je compose de nouveau, tu me regardes. Je raccroche et expire, mais je ne dis rien. Tu me regardes toujours et j’essaie de ne pas me laisser aller au vent qui se lève tranquillement dans ma tête. Je ne sais pas méditer ou faire le vide pour éviter les mauvaises pensées. Je compte. Je marque le temps qui passe. Je ne sais jusqu’à quel nombre je compte mais je compte longtemps, assez longtemps il me semble. Je compose de nouveau : encore la boîte vocale – un, deux, tu me souris, le jeu me fatigue déjà. Tu ne bouges pas, de toute façon la tarte est terminée et je ne suis pas sortie du lit – tu attends.

     Au bout d’un moment j’obtiens la ligne, mais la joie ne dure pas. Je retrouve ma voix et la sienne, mais ce n’est pas celle que je connais, elle est comme effacée. Je ressens entre nous la proximité comme une impression – une sorte d’être ensemble qui ne tient qu’à un fil. Il y a déjà là quelque chose et quelque chose de précieux mais encore insuffisant, pour l’œil qui attend encore de prendre la mesure du corps.

     Je me redresse et tu t’assois face à moi comme pour jouer le rôle de l’interlocuteur dans le dialogue, lui donner une dimension matérielle.

     Je demande à ma grand-mère de me raconter à l’hôpital. Je connais les débordements que j’entends sur les ondes du matin quand les personnes du soin viennent crier – des cris du cœur, leurs paroles sont nommées ainsi.
     Ma grand-mère elle ne crie pas – elle n’a de toute évidence pas la voix pour. Elle est contente d’être dans une chambre. Elle me décrit sa traversée de la zone rouge et le manque d’air : l’hôpital ne pouvait pas prendre de chance, mais ses poumons se portent bien. Elle m’explique qu’elle doit cette échappée à son cœur justement – il est l’organe atteint par l’infection. Quelque chose fuit.

     Il s’agit peut-être de mon calme. Tu fermes les yeux un instant, comme pour encaisser le choc en silence – l’encaisser pour moi peut-être. Tu hoches la tête. Je ne sais pas comment je me sens et je crois que ce n’est pas ce qui compte. Je ne partage pas mon inquiétude avec ma grand-mère cette fois, elle n’a pas besoin de l’entendre – elle en a sûrement assez de la sienne. Je ne peux rien faire que de m’en remettre à la médecine et que d’offrir une présence distante à ma grand-mère.

     Il y a un autre lit, à côté du sien, dans sa chambre. Il est vide d’une tristesse sans nom. De part et d’autre de sa chambre : d’autres chambres identiques ou presque ; d’autres personnes qui souffrent de la même façon. L’hôpital fonctionne ainsi, rassemble les semblables. Ma grand-mère est couchée sur l’étage des malades du cœur – personne ne crie. Elle me dit qu’elle ne souffre pas.

     Je souffle. Tu souffles avec moi. Dès que nos regards se croisent tu hoches la tête, me rappelles que tu es là, m’offres ta présence immédiate avec tes yeux dans les miens et ta main sur mon genou.

     Je dis à ma grand-mère que je m’ennuie d’elle, je ne me peux plus de ne pas la voir, même de loin. Je lui dis que j’aimerais être à son chevet pour l’accompagner, que j’aimerais attendre avec elle. Ma grand-mère m’assure qu’elle ne se sent pas seule, loin de là.

     Elle me parle des femmes qui s’occupent d’elle : elle me dit comme moi je dis, le sel de la terre – ce sont des mères qui se sentent à la fête aujourd’hui. Ma grand-mère croit qu’elles ont le sourire aux lèvres car elle le voit dans leur regard. Elle me dit qu’elles ont la voix douce et feutrée, comme en sourdine, sous leur masque.
     J’interroge ma grand-mère au sujet de leurs mains : elle me dit qu’elles sont gantées – cela va de soi, j’oubliais. Elle me parle du toucher incessant. Elle n’a pas le temps de s’ennuyer de façon intransitive – elle s’ennuie bien sûr, de mon grand-père, de sa maison, de nous, des petites choses. Je lui parle de la tarte. Elle me dit que la maladie n’est pas nommée, l’hôpital ne la laissera pas sortir pour célébrer sa fête de Mère.
     Je ne sais jamais terminer le dialogue au téléphone. Toutes les phrases me paraissent trop polies et peu sincères. Si j’étais avec ma grand-mère je resterais là sans rien dire et je pourrais ne rien dire pendant longtemps. Ce n’est pas possible toutefois, je ne me sens pas dans une position assez confortable pour le silence – et pourtant je suis toujours dans mon lit.
Je lui dis que je l’aime. Elle me dit d’apporter de la tarte à grand-père.

     Dans ma famille nous ne disons pas vraiment les choses de l’amour. Nous connaissons les mots. Nous les consignons parfois dans des cartes de souhait comme celles de la fête des Mères. Nous ne les prononçons pas – nous n’en avons pas besoin, nous les savons.

     Ici, dans la maison que tu as bâtie pour nos corps, cela se passe autrement. Je pense aux mots, ne les crois pas toujours : tu es là pour me les rappeler.

     Joies sincères, les moments où ma mère et ma tante voient les parts de tarte déposées sur leurs balcons. Elles ont faim et le sourire d’être mères et fêtées.

     Elles nous souhaitent à toi et moi du temps avec mon grand-père et elles lui souhaitent aussi. Ces derniers jours il ne reste dehors que pour quelques phrases et il referme la porte avant que cela ne se produise – il pleure parfois un peu au bout du fil, la distance lui permet de nommer ses craintes, la menace qui pèse.
     J’appuie sur la sonnette, tu déposes la tarte sur la pierre, nous reculons.

     Mon grand-père ouvre la porte et sourit, il ne voit pas encore la tarte. Il a l’air fatigué lui aussi, par l’incertitude et l’attente. Ce sont d’autres secrets qui ne se partagent qu’avec les yeux dans ma famille.
     Je lui pointe la tarte. Il dit seulement de l’angoisse qu’elle lui coupe un peu sa faim – déjà cette révélation trouble pour nous les règles de l’intime et du silence. Je perds la voix, ce qu’il faut pour dire. Je hausse les épaules.

     Tu ouvres la bouche à ma place pour rappeler la douceur du sucre et de ma grand-mère.

     Il hoche la tête, se penche pour prendre la tarte et dissimuler le nœud coincé dans sa gorge. Il l’avale – dévoilement, voilement : sa voix se casse en quelque remerciement. Je fais un pas vers l’avant, il recule, ferme la porte.
     Mon corps et son désir de toucher quelque chose comme de la vulnérabilité auront eu raison de ce moment rare, triste comme ce n’est pas possible mais sincère et alors précieux.

     Tu me caresses le bras. Nous rentrons à la maison de peau et de draps, le lieu où il fait doux être ensemble. Tu voudrais, mais tu ne peux pas me le promettre : il faudra attendre, demain, peut-être, pour savoir si ça va bien aller.


Collectif Récits infectés

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