Déjà vu…

Catherine Mavrikakis

Elles ont débarqué dans mon bureau. Il était 14h10. Le premier ministre avait dit… Ceci, cela. Conférence de presse, état d’urgence. Je devais rentrer chez moi. Illico presto. Le premier ministre avait dit. Ouste. Ceux qui reviennent de voyage… À la maison. Vite, vite, allez, allez. Pas de discussion. Le premier ministre l’avait dit. Surtout rien à discuter, schnell, schnell. J’allais contaminer tout l’étage et pourquoi pas tout le collège. J’étais responsable de tout… Le premier ministre l’avait dit…  Elles ont débarqué dans mon bureau en ouvrant la porte sans frapper. Je discutais avec une étudiante. Elle me parlait de son avortement, elle pleurait…  Mais le premier ministre l’avait dit. On devait tout stopper. Fermer le robinet. Arrêter de pleurnicher. Cesser d’avorter ou d’accoucher… J’avais pris l’avion. J’étais contagieuse. J’allais rendre malades les étudiants, les collègues, les doyens, les recteurs, mes frères, mes sœurs, mes cousins, mes parents… J’allais tuer l’étudiante et même le fœtus mort.  Si je refusais d’obtempérer. Le premier ministre l’avait dit. Elles avertiraient le directeur. Je devais prendre mes affaires, mes cliques et mes claques, et rentrer chez moi. On venait d’appeler les gardiens de sécurité. De loin, du bout du couloir, déjà d’autres femmes me traitaient de tous les noms, sans trop s’approcher… quelle honte, tout de même quelle honte… Dans notre collège! Alors que le premier ministre… J’allais assassiner tout le personnel et des générations et des générations de jeunes gens si prometteurs. Ils étaient déjà tous en train de tousser dans les corridors, de vomir leurs poumons. À cause de moi, bien sûr, à cause de moi, de l’avion, du voyage, de mon refus d’obtempérer, de ma dissidence, de mon insouciance, de mon vote aux assemblées… de…  Le premier ministre venait de le dire à la radio et puis à la télé. Les voyageurs en quarantaine. Les pestiférés à la maison, et que ça saute… Pas une minute à perdre. Elles criaient déjà au meurtre dans tout le bâtiment. V’la la juive qui va tous nous précipiter à l’hosto, v’la la chienne de féministe qui va nous envoyer sous respirateur, v’la la folle de chaillot qui comprend pas la gravité du danger…  Pourtant le premier ministre a été très clair… On ne peut plus clair… Toujours si clair ce merveilleux premier ministre… Vous n’écoutiez pas la conférence de presse ? Vous travailliez pendant que le premier ministre… Ça ne nous étonne pas… Dans ses parages, à cette garce, on n’a jamais pu respirer. La v’la qui va nous étouffer avec SA maladie… En elle. Une vraie chauve-souris. C’est sûr… Et la syphilis et le sida aussi. On l’a jamais aimée. Le premier ministre l’a bien dit. Les femmes, les enfants, les voyageurs, les rebelles, et les emmerdeuses, à la maison. La conférence de presse était très formelle. Plus vite que ça. Ramasse tes affaires et du vent. Vite du vent. Mon étudiante fraîchement avortée était déjà en train de fuir, abasourdie. Sans demander son reste. Faisant un petit signe de connivence épuisée, le premier ministre… Le premier ministre et bientôt le directeur qui trouverait comment me foutre dehors… L’avaient dit… On devait les écouter. Je partirais pour un camp, on avait reçu des ordres. Du premier ministre qui l’avait bien dit. Je devais partir me terrer quelque part. C’est la politique, la santé, on sépare le bon grain de l’ivraie, les malades des bien-portants, les fous des gens normaux, les hystériques des hétéros, et le premier ministre de tout le monde. Faut le protéger.  Ainsi va le monde, ça a été dit à la radio, vous n’écoutez rien décidément Et dire que ce matin elle donnait un cours, devant une centaine d’étudiants, et dire, et dire, alors que le premier ministre l’a bien expliqué… Juste après… C’est une insouciante, une criminelle. On va la brûler.

Quelques jeunes gens en profitaient. Dans le brouhaha, ils hurlaient : alors madame, si vous allez en Sibérie, j’aurais pas besoin de faire mon exposé mardi prochain, non? Est-ce que le premier ministre l’a dit? Vous serez séquestrée, confinée, confiturée, torturée…  Alors pas d’exposé,  hein madame? Pas dans ces conditions, madame c’est si stressant tout cela. De vous voir ainsi ligotée. Bâillonnée, attaquée, on espère que vous vous en sortirez, après la date de l’exposé… Mais le premier ministre l’a bien dit. Il a même dit de la lyncher, de la dépecer, de la trucider, cette salope, cette ordure, cette ignoble créature qui n’a même pas écouté. Le premier ministre qui l’avait dit…
Qui l’avait si bien dit…

Collectif Récits infectés

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