Comme une odeur de javel dans la blancheur du jour

Pascale Millot

Tout m’affecte. Quand j’ai les yeux fermés, c’est par le manque que je suis affectée, c’est le partage des peaux qui me manque. Quand j’ai les yeux ouverts, c’est par ce que je vois que je suis affectée. C’est dans les yeux de l’autre que je m’abîme. Je suis affectée par les regards fuyants derrière le tissu des jours qui s’étirent, par les visages pixélisés que me renvoie l’écran bleuté des réunions, par les sillons tavelés striant les pommettes des soignantes, par les fronts soucieux des sans-abris tendant, au bout de perches réticentes, des canettes vides aux automobilistes.

Que j’aie les yeux ouverts ou fermés, je suis affectée : mes poumons se serrent; c’est soudain. Ma raison vacille et la peur du vent malade me prend.

Le jour, le corps nous rappelle à l’ordre dans la monotonie des heures inédites. Un lancinant mal de dents sourd depuis que l’homme en blanc a remisé sa blouse et verrouillé son cabinet. On n’en dit mot, mais on s’inquiète aussi vaguement de cette gêne, presque imperceptible, au niveau du thorax. Il y a nos mains rougies qui démangent, l’odeur de chlore qui irrite nos gorges, la charge éthylique qui sature nos foies, la charge pondérale qui s’accroche à nos hanches, les spasmes des dos assignés à leur chaise, les cheveux trop longs qu’on n’ose écarter de peur du doigt trop près du nez, de la bouche, des yeux, et l’intrusif écouvillon qui racle la paroi nasale. Puis, ça ricoche et c’est le sexe qui manque, les caresses interdites, les lèvres coupables de baisers, la langue dans sa cavité, condamnée à la solitude, les effleurements de joues bannis par les autorités.

Des fois, le soir, pour qu’exulte le corps contraint, on court, on court, les baskets flambant neuves, puis on s’endort, les muscles étonnamment déraidis d’avoir bravé l’invisible. Mais ça revient d’un coup : cette tension de la pensée, la nuit. On pense, on pense. On ne pense rien de bon. Quand on pense la nuit, on s’aperçoit que ce à quoi on pense nous fait mal, qu’on est seul et qu’on a peur. On pense, on pense. On ne pense rien de bon. Je suis seule et j’ai peur. Peur que le vent malade infecte le garçon si blond, si jeune, qui trop embrasse et trop étreint. Peur, plus que tout, pour cette enfant chauve et que j’aime, assoupie face à la Méditerranée, avec heures de visite limitées. Peur de ne plus revoir ma mère. Maman a le sang trop sucré, le virus en raffole, et le printemps a déjà tué plus de mères que deux années entières. On est seul et on a peur. On ne peut rien contre ça dans la clôture du temps. C’est viral. On ne peut rien contre la pensée qui pénètre le corps et l’esprit et le ventre et la peau quand on sait que là-bas, dans des chambres aux murs sable, des grands-mères abdiquent dans la moiteur rouillée des ressorts ensachés. Les transporteurs de morts – c’est un métier – n’ont jamais vu ça. Par dizaines, des convois de vieux os privés d’adieu, bien rangés dans des remorques réfrigérées, attendent l’urne et la cendre, mémoire hallucinée de brouillards et de nuits.

Alors, pour conjurer l’impensable, on court encore, on court, les baskets flambant neuves, quand, dans le travelling des foulées déchaînées, apparaissent en vitrine, répétitifs, les cernes gris des caissières derrière les plexiglas. On pense, on pense. En courant, les baskets flambant neuves, on ne pense rien de bon. On se dit qu’on aurait bien voulu revoir l’amant américain piégé derrière les lignes. On se dit aussi que s’il s’appelait George, qu’il avait la peau noire, il serait mort en mai sous un genou botté qu’on supplie d’arrêter. On court, on court, les mots du géant Floyd battant les tempes quand, au détour d’un boulevard, le cri d’un homme étouffé par un crissement de roues percute nos tympans : une Mazda oublieuse roulait trop vite dans les rues désertées. I can’t breathe. Please I can’t breathe.

On repart, le souffle encore plus court. Dans le parc, les rubans jaunes tendus autour des balançoires ressemblent aux emballements d’un illustre sculpteur, lui aussi disparu pendant la pandémie. Les garçons et les filles se draguent à distance réglementaire dans les effluves de terpène tandis qu’à l’autre bout, des agents suspicieux observent leur manège. En surplomb, à travers la baie vitrée de son loft inondé de lumière, une bourgeoise alanguie sur son divan Montauk regarde, désespérée, sa manucure française s’écailler comme un œuf.

Les tendons douloureux, je rentre à la maison. La voisine de palier ramasse un colis déposé à sa porte. Elle exhibe honteusement sa figure tuméfiée où la marque fraîche d’une paume violacée rappelle la couleur des chairs à vif de la baleine à bosse échouée la veille en aval de la ville après s’être longtemps égarée dans le port. Le pauvre cétacé y est venu pour rien. S’il n’était pas venu, il ne serait pas mort pour rien le ventre plein de ballons dégonflés. 17 tonnes de chair femelle suspendues à une grue.

On regarde une baleine pendue à une grue, un vieillard alité dans un CHSLD, une impatiente écarlate sur le balcon de la voisine, et ça nous éblouit, puis ça nous fait mal. Il ne devrait pas y avoir de baleine égarée éclaboussant de jets de sang le fleuve trop doux pour sa peau nue, de vieillard alité dans un CHSLD sans un enfant pour lui tenir la main, d’impatiente écarlate trouant la blancheur du jour confiné. 

Dans la langueur interminable d’un été qui commence, les larmes éclatent enfin comme une détonation. Je marche sur des ossements humains, le souvenir ravivé de nuits d’amour empoisonnées par la maladie rose. Je suis suraffectée. Je ne m’habitue à rien. Ni aux baleines à bosse échouées sur les grèves, ni aux statistiques scandées en conférence de presse, ni aux fillettes masquées empêchées de jouer, ni au lent défilé des linceuls.


Collectif Récits infectés

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