Antonin, la Covid et moi

Simon Harel

Tout ça pour la Covid qui m’est rentrée dedans alors que je m’apprêtais à écrire l’avant-dernier chapitre de mon livre sur Artaud. J’allais enfin déployer ma théorie des affects subalternes, lui donner l’ampleur souhaitée, ce que je n’avais pu faire dans mon Attention écrivains méchants.

Il y a des réalités qui ne s’inventent pas. Je suis invité par des collègues français à lire quelques conférences, à participer à des ateliers de travail avec des psychanalystes sur le thème de l’affect. Je prends le A871 d’Air Canada, mon éternel autocar ailé. Billet réservé, gracieusement offert par mes hôtes, hôtel de bonne tenue et de bonne famille dans une atmosphère délicieusement bourgeoise, voilà de quoi cesser de m’appesantir sur l’ouverture de cet avant-dernier chapitre, le ton qu’il me faudrait employer.

Artaud croyait-il vraiment à la cruauté qu’il appelle de ses vœux dans ses textes théâtraux? Chez lui, le recours au motif de la  peste était-il une représentation séditieuse qui avait pour fonction d’effrayer le bourgeois que je suis? Je me trouve dans une situation difficile. Si je piste Artaud dans ses propos les plus exaltés, il faut convenir que la peste et la cruauté ne sont pas des métaphores. La régénération du corps humain est à ce  prix.

J’ai amené la plupart des livres d’Artaud dans une valise. Je sais que je vais payer des frais supplémentaires exorbitants pour excès de bagages. C’est une vieille habitude. Je voyage avec les Œuvres complètes dans ma valise. Je ne veux pas me départir de mes auteurs de prédilection. Surtout, je n’accepte pas : de l’un, qu’il manque quelques pièces de théâtre. De l’autre, que les textes colligés d’interventions politiques, alors que le poète séjournait en exil à Barcelone, ne se trouvent parmi mes effets personnels.

J’ai pris la décision de trimballer les écrits d’Artaud qui font plus de vingt kilos dans une vieille valise. Si le poète se voulait le chantre du corps sans organes, ça ne paraît pas. Artaud pèse la somme de ses livres et c’est lourd à porter. Comme d’habitude, on me fera effectuer le petit détour par les douanes afin de s’assurer de mon statut de professeur, de la nature de mon séjour et de mes déambulations dans quelques universités. Je me suis dit qu’il valait mieux transporter les livres d’Artaud que son corps décharné. Encore que… Serait-il possible que je transige entre les guichets des douanes alors que je porte le corps des écrivains qui comptent pour moi? Serais-je l’un des meurtriers diaboliques qui découpent les corps de leurs victimes avec une scie à os?

Le vol Air Canada 871 s’apprête à décoller. Léger retard, l’avion s’est immobilisé le long de l’une des voies de circulation. Reflets bleutés des feux fixes et des balises, ce retard n’est pas normal. D’habitude, une quinzaine de minutes au plus suffisent pour se rendre vers l’une des pistes de décollage Surtout, nous sommes immobilisés au beau milieu d’une voie de circulation et nous bloquons le trafic aérien. Je ne pourrai pas me réfugier dans ma bulle de solitude, la joue appuyée sur le rebord coussiné de mon siège de voyageur, la tête maladroitement posée contre le plastique dur du hublot. Je tente de me faire un îlot de calme dans l’espace qui m’est dévolu. J’essaie de me transformer en petit fœtus qui survolera bientôt la Mer de la Tranquillité. Ma vie n’est en rien semblable à l’héroïsme des astronautes. « That’s one small step for man, one giant leap for mankind. » Je me contente d’utiliser un des autocars aériens qui fait la navette entre Montréal et Paris.

L’avion se met à trembler. Desserrage des freins? Nous avançons à pas de tortue, si cela peut être dit d’un Boeing 787 qui s’envolera sous peu. Nous cheminons avec régularité, empruntons des voies de circulation qui ne me sont plus familières. Il semble que nous atteignons l’extrémité des principales pistes de l’aéroport. Nous venons de croiser ce qui paraît être une piste de décollage réservée aux jets privés. Nous sommes à proximité des installations industrielles de Bombardier et de CAE.

Bon, je me dis que c’est un nouveau plan de vol soumis au capitaine peu après notre départ de l’embarcadère. Je ne connais rien à l’aviation civile. C’est bizarre ce retard, ça me rappelle un peu le 11 septembre 2001 quand tous les avions à destination des États-Unis avaient dû modifier leurs plans de vol et atterrir en catastrophe à Gander. C’est fou comme le seul déplacement dans l’espace (le mouvement de l’avion dans une direction qui me semble inconnue) provoque un déclic, un avertissement.  Je ne me sens pas bien. Je ne dormirai pas avant le décollage.  J’exerce  pourtant ce dernier loisir avec satisfaction et vanité. Je suis si COOL et détendu que je pourrais dormir dans une voiture stationnée en oblique du garde-fou, les rails du train qui dansent dans mes rêves. Exit Jack London et la conquête de l’Ouest. Je m’en vais à Paris, cher John Griffith London.

Et bien non, on ne part pas, en tous cas on ne part pas tout de suite. Ça fait trois fois que le Boeing achève ses tours de pistes. Je me méfie. Quelque chose ne va pas, c’est sûr. Une avarie mécanique? De mon fauteuil en classe Écono-Privilège, je ne vois ni n’entends rien. La carlingue ne tremble pas. La climatisation fonctionne et l’éclairage aussi. Pour moi, c’est l’indice irréfutable que tout va bien.

Une pause. Je me suis trompé. Le commandant (ou capitaine) de bord prend la parole. Pas un mot de protestation des passagers. Ambiance solennelle. Les ressortissants américains sont avisés d’un décret présidentiel qui ferme hermétiquement les frontières des États-Unis ce vendredi soir à minuit. Je vous rappelle que nous sommes mercredi, 20h30, heure normale de l’Est. Tout citoyen américain qui poursuivra son voyage ne sera pas autorisé à revenir au pays.

Décret présidentiel, mon cul. Encore un coup de Trump qui veut faire monter l’anxiété mondiale d’un cran. Je me croyais bien tranquille dans mon repère nordique, dans ma belle ville frigorifiée. Et bien non. Les trois quarts de l’avion se vident. Tous les passagers qui sont  en correspondance à Montréal déguerpissent pour éviter la montée des pont-levis à proximité des frontières des États-Unis. Je reçois un sac d’équipement de hockey sur la tête. Derrière moi, un grand roux qui doit faire un mètre quatre-vingt-dix. Son équipement de protection (j’apprends qu’il est gardien de but) doit bien peser 20 kilos. J’ai la vague idée de protester contre l’impétuosité de la jeunesse, le manque d’égards et de civilité…

Mon cerveau s’embrouille, je suis fatigué, je veux dormir et le mal de cœur me prend de nouveau. Une étincelle de sobriété et de sens commun fait son apparition dans la cabine entre le sportif d’élite et le professeur que je suis. « Inutile de  te mettre en colère, Il ne l’a pas fait exprès. Calme-toi, respire un peu, oui, c’est bien, continue comme ça. Concentre ton attention sur un objet dans la cabine, n’importe lequel ». Par inadvertance, je me suis mis à fixer de nouveau d’un air féroce le gardien de but du Syracuse Mens Hockey League. Mon regard d’une intense concentration ressemble à celui d’un homme au bord de la crise de nerfs. C’est ce que comprend en tout cas le hockeyeur qui voudrait bien me fracasser la boîte crânienne. Qu’est-ce qui me prend de le  regarder comme ça? Il aura fallu les explications d’une voyageuse compatissante et bilingue  de surcroît pour que le calme revienne. J’entends pratiquer la visualisation pour me calmer après le décollage.

L’équipe de hockeyeurs qui devait affronter les Bisons de Neuilly-sur-Marne quitte l’avion dans un bruit du tonnerre avec les entraîneurs, les professeurs responsables de l’animation culturelle. Derrière ce groupe suivent  quelques jeunes couples, une ou deux familles, une femme qui a l’air d’avoir tout le temps devant elle, une retraitée?

Je déteste les débuts de voyage, les commentaires silencieux sur les voisins de rangée qui parlent trop fort, la psychologie à deux sous, la manie de composer des histoires rocambolesques à des passagers qui se soucient comme d’une guigne de mon existence. Je ne peux m’en empêcher, c’est plus fort que moi…J’exerce mon côté voyeur et fouineur. L’élection de la Covid19 au rang de catastrophe mondiale, c’est bien Trump  qui l’a annoncée ce soir-là dans le vol du Air Canada 871.

Ils sont partis en vitesse, l’un d’entre eux a oublié ses bagages de cabine. Allez ouste dehors. J’ai réprimé une moue de dédain quand le dernier des déserteurs a quitté la cabine. Tout ça… pour ça. Une panique de masse, une réaction pavlovienne, une soumission collective aux décrets présidentiels de leur Président impulsif et détestable. Fallait-il que j’adopte la même attitude de zombie décérébré?

Pourtant, j’ai bien dormi lors du vol avec des réveils sporadiques, des façons de me convaincre que rien d’anormal ne se passait dans la cabine. Nous avons atterri dans la  grisaille. Rien à dire. Petite matinée polluée avec Gilets jaunes et Gilets noirs en prime, les réfugiés dans des campements de fortune sous un pont en direction de Porte de la Chapelle. « Je ne prétends pas que la situation est normale ».

 Je répète cette phrase comme un mantra, la même depuis des années que je fais ce trajet. Je pratique une magie personnelle qui me permet de faire disparaître ce qui m’incommode. Ça ne me coûte rien et ce n’est pas toujours efficace. Bon, on vient de quitter le bouchon qui n’en finit plus. Nous entrons dans le Paris intra-muros. Je respire mieux. Dans mon taxi tout confort, je monte la garde. Je suis à l’abri des odeurs et du bruit. Le long voyage et l’effet de cantonnement qu’il provoque en moi s’atténuent Les yeux encore mi-clos, je ressens les coups secs de la pédale de frein, les changements rapides de voies du conducteur.

Un instant d’inquiétude, un peu plus quand même je l’avoue. Est-ce que j’aurais oublié ma valise à l’aéroport au moment où je me précipitais vers la banquette arrière du taxi? Je me retourne, sans succès. La valise doit bien être dans le coffre de la voiture. Je tente de me raisonner puis je m’énerve et je somme le conducteur de s’arrêter pour que je vérifie le contenu du coffre, ce qu’il refuse dans un grognement. Il me pointe du doigt un bout de papier collé sur le montant central de la voiture côté passagers. Je n’ai pas mes lunettes. Je les ai laissées dans mon cartable qui est lui aussi dans le coffre. Je demande au conducteur s’il peut bien me lire les lignes du document. Il ne répond pas. Tout au plus énumère-t-il après quelques secondes l’existence de la Covid, les aires territoriales interdites, ainsi que le respect des consignes autoroutières. Interdiction de s’arrêter sauf en cas d’urgence. Le conducteur tient son portable en main et s’engueule avec je ne sais qui. Il change de voie sans préavis selon l’humeur du moment et les réponses de son interlocutrice.

Dans des situations de réel danger (sa Citroën C4 va quand même à vive allure, un beau 140 kilomètres chrono sur le périphérique), je m’inquiète un peu. La voiture zigzague, j’entends un concert de klaxons à l’arrière. Je commence à comprendre de quoi il est question. Le mariage de la fille cadette, le coût de la robe, les cadeaux à acheter, la location de la salle avec les parents du marié. Ça ne s’arrêtera donc jamais. Le voyage de noces que personne n’appelle plus ainsi. Il paraît que sa fille est une influenceuse et qu’elle planifie un voyage d’un an en Asie.

Nous sommes à l’arrêt depuis quinze minutes. Le conducteur fait jouer Radio Courtoisie et j’entends les nouvelles du jour, puis un pseudo débat sur « le grand remplacement », sans oublier les thèses du complot à propos des Juifs et des Arabes qui vont nous assimiler, « faut être vigilants, dans 20 ans, il sera trop tard ».  Le conducteur s’énerve, se met à parler tout seul. Puis il jette un coup d’œil dans le rétroviseur. Je croise son regard.

Il baisse le volume de la radio et me dit  « Vous avez un drôle d’accent. Vous venez du Sud-Ouest ?». Soucieux de limiter au minimum mes interactions avec cet énergumène raciste, je lui dis que suis Québécois. J’aurais dû me taire. Il me vante les mérites de Mathieu Bock-Côté, un vrai Gaulois qui n’a pas peur, selon lui, de dire, comment vous appelez ça au Québec, « les vraies affaires ». « Votre Mathieu, il est partout. Ça fait du bien de l’entendre parler de souveraineté nationale. Lui et Zemmour. Y’en a marre de l’Euro et des fonctionnaires de Bruxelles. Remarquez que le nom de Mathieu ça déconne : s’appeler Côté, pas de chance, comme si j’avais appelé mon fils Mathieu-en-arrière ou Mathieu-droit-devant. » Le conducteur parle. Je somnole un peu puis je me réveille d’un coup sec.  J’ai l’habitude de prendre Porte d’Orléans en direction du 13ème arrondissement et de mon hôtel. Je vois sur un immense panneau signalétique la mention Quai d’Ivry. Le chauffeur est en train de m’escroquer et de me faire le coup du tour de piste du périphérique.

Je suis en colère. Je perds la boule, je le sens trop bien. « Oh! C’est votre folie douce, un si léger moment de dissociation psychique » a coutume de le dire mon psy dans de telles circonstances. Un si léger quoi!!! Qu’est-ce qu’il veut dire? Je déteste l’usage inutile des conjonctions, sans parler des adjectifs qui décorent le langage. VOUS POUVEZ EN ÊTRE CERTAIN JE DISSOCIE et ce n’est pas une mince affaire. Je vais d’abord régler son sort au conducteur du taxi. Il continue de parler et de s’engueuler cette fois avec sa dulcinée. Je lui tape doucement l’épaule. C’est à peine si je caresse son blouson de velours côtelé. Pas de réponse. Je lui parle un peu plus fort et lui donne cette fois des coups ma foi assez fermes sur  l’épaule. Il se retourne vers moi et me dit HEIN, répond à sa femme du même coup, me revient et dit PARDON.

Je lui crie à l’oreille, « Ma valise brune ». Il me dit quoi « QUOI ». Je ne tolère pas le bruit des VUS diesels qui démarrent en trombe. Au baromètre de l’affect, ma pression atmosphérique doit ressembler aux cinquantièmes hurlants du Cap Horn. Je ne me retiens plus. Je lui lâche un hostile TABARNAKKKK et un deuxième pour la forme, puis j’expulse le cœur de ma rage dans le sabir laurentien qui m’est familier. 

Il n’a rien compris, c’est sûr. Je ne vous répète pas tout ce que je lui ai postillonné. J’ai pas mal surfé sur le QUÉB que j’aime, façon WEBSTER. Je me suis mis à chanter mes misères, YEAH OUI OUI. Disons que mon TABARNAKKKK a eu son effet. Le conducteur a pilé en urgence, l’imbécile s’est fait rentrer dedans par le scooter qui se trouvait à l’arrière. Un instant, j’ai cru reconnaître Gérard Depardieu qui volait au-dessus de la voiture et qui s’écrasait dans les fourrés. Gérard aime conduire des Yamaha, surtout le TMAX, son scooter favori.

Le conducteur a le visage planté dans son coussin gonflable. Moi, frais comme une rose, je m’inquiète pour Gérard. Est-ce lui en personne? À cette heure, il devrait être chez Poutine. Et pourtant… La vie nous réserve des surprises. Je vois les premiers secours arriver sur les lieux, les responsables du marquage routier ont commencé à poser des cônes orange. Je me sens comme chez moi. Un peu de nostalgie s’il-vous-plaît. Tous les nids de poules, les routes lézardées et fissurés de mon Québec natal, les blocs de béton qui vous tombent sur la tête à l’improviste quand vous circulez dans un tunnel ne sont pas autre chose que la source de souvenirs émus.

Un ambulancier me parle, j’entends à peine. Ça se rapproche. Il y a de l’écho. On me pose toutes sortes de questions. Si j’ai mal à la tête, si j’ai de la difficulté à respirer, si j’ai de la douleur, si je prends des médicaments, lesquels? On me dit que je vais être transporté en ambulance pour surveiller mon état général et mes signes vitaux. Il n’en est pas question, ceci dit  à voix basse pour mon seul entretien. Je n’irai pas  à l’hôpital. Je dis au gendarme qui fouille dans les fourrés à la recherche d’un objet utile à l’enquête, un morceau de rétroviseur, des débris de vitre, qu’il y a Gérard là-bas. Il vient vers moi et me dit : « Vous n’êtes pas d’ici? ». Je lui réponds que non. Il me demande : « Carte grise et permis de conduire svp ». Je lui réponds : « Il y a erreur sur la personne, monsieur le gendarme, je n’ai que mon permis de la SAAQ ». « Ils répondent toujours la même chose », c’est la réponse du gendarme. « On verra tout à l’heure, une fois rendu à l’hôpital. » D’accord.

Et si je m’esquivais en douce. Aussi improbable que la situation paraisse, je n’ai pas d’autres choix. Il faut que je rejoigne Gérard qui a réussi son saut de haute voltige sous mes yeux, un exploit digne de mention. Je vais le féliciter. D’abord trouver son scooter, puis Gérard en personne. Je ne me suis pas trompé. C’est bien Gérard. Il a eu de la chance. Il est debout et me fait signe de le rejoindre. Que vais-je dire à mon idole? Lui demander une autographe sur un bout roussi de carrosserie de scooter?  Lui dire le sempiternel « Vos films ont changé ma vie ». Mieux vaut me taire.

Gérard a sur lui une combinaison boudinée façon bibendum de Michelin. Il est sur ses deux pieds et me regarde en souriant. Je me demande de nouveau si je dissocie et si j’hallucine. Gégé ne peut pas être vivant. Comme s’il avait soupesé cette question que je me posais silencieusement, il me répond avec entrain que c’est sa combinaison airbag Hélite de la compagnie Protairbag qui lui a sauvé la vie. Pour faire une histoire courte, Gérard se serait transformé en ballon au moment de l’impact, il aurait rebondi sur un bosquet de cerisiers qui a amorti sa chute. Je ne crois pas un mot de ce que Gérard vient de me dire. Gérard est mort, c’est l’évidence. Un de ses sosies a pris le relais pour ne pas inquiéter le public, les maisons de production…? Et puis Poutine, quel rôle joue-t-il dans toute cette histoire?

Gérard ne semble pas s’intéresser outre mesure à mes considérations d’outre-tombe. « Je te laisse où camarade? » Le TMax est cabossé, une roue va de guingois, mais si Gérard me propose de pousser de l’avant, je ne vais pas refuser. « Cap sur Roissy, Terminal 2A. »  Aussitôt dit, aussitôt fait. Gérard m’a laissé à Roissy. Je ne lui ai pas parlé de la valise brune qui contient Artaud en un seul morceau, un outil qui m’est nécessaire dans le cadre de mon travail. Je suis persuadé que mes pérégrinations l’auraient intéressé.

La valise n’a pas été déplacée. On ne l’a pas fait exploser dans un réduit conçu à cet usage. La valise brune m’est demeurée fidèle. Je n’avais pas remarqué ces perforations à chacune des extrémités de mon bagage. Le tissu de polyester ne durera pas très longtemps.

Je vous raconte la suite en mode exprès. J’ai pris un second taxi. Je me suis rendu compte que j’avais oublié l’existence de mes bagages, demeurés dans le coffre du taxi accidenté. Que devrais-je faire? Me rendre sur les lieux de l’accident? Une très mauvaise idée. Existe-t-il un délit de la fuite dont le passager que je suis pourrait encourir l’accusation? De toute manière, le taxi a été remorqué et mes bagages font partie des pièces à conviction. L’Ambassade me rejoindra tôt ou tard. Je suis fiché.

J’ai fait le trajet jusqu’à mon hôtel, ma valise brune solidement calée sur la banquette arrière du taxi. Une fois arrivé, les démarches d’enregistrement complétées, ma clé en main, je me suis livré à la tâche de me rendre, une marche à la fois, à ma chambre située au 6ème étage. Vingt kilos de livres dans une valise chargée à bloc, j’avoue ne jamais avoir éprouvé avec tant de réalisme le fait de ressentir le poids des Œuvres complètes, les douleurs articulaires et les élancements musculaires en prime.  

Enfin, j’ouvre la porte. Je fais tomber sans ménagement la valise sur le tapis du plancher. Je chute dans le lit. Victoire! Et  je m’aperçois au même moment que je n’ai pas de brosse à dents, de rasoir, de sous-vêtements et de vêtements. À moins de vouloir me joindre à la foule d’itinérants qui fait la manche à la sortie des portes du périphérique, l’hygiène s’impose et un séjour chez Monoprix où je pourrai me recomposer une garde-robe. Pour l’instant, je dors. Moi qui souffre de narcolepsie, un trouble invalidant, je ne le cacherai pas, j’ai le droit de récupérer un peu de ce long voyage.

J’ai mal dormi. Je me suis réveillé à trois heures du matin et j’ai ouvert la valise brune, me suis saisi du volume XVIII des Œuvres complètes d’Artaud. Plutôt que de pratiquer la méditation pleine conscience comme le suggère mon médecin, je m’abîme dans cette lecture qui me fera habiter quelques instants les abysses sous-marins, l’objet de tant de rêves où je me transforme en poussières d’écailles.

Avec Artaud, je plonge, désormais sans inquiétude. Je n’ai plus peur de me noyer. Pourquoi devrais-je craindre de ne pas garder la tête hors de l’eau. Adieu narcolepsie et autres troubles du sommeil. Je peux me transformer en tardigrade et résister avec une facilité peu commune à toutes les formes d’annihilation.

Artaud tardigrade? Artaud homme amphibien? Femme sirène? C’est tout ce qui me vient à l’esprit dans mes rêves. La pensée d’Antonin Artaud est d’une opacité qui convient aux grandes profondeurs où règne l’obscurité. Vladimir Jankélévitch écrit :

« L’homme, créature amphibie et mitoyenne épaissie par la symbiose de l’âme et du corps, ne peut exister que dans les trois dimensions de l’espace et dans la prolongation végétative de l’intervalle; une telle situation le condamne à la lenteur et à la lourdeur des tardigrades, à l’hébétude, aux pensées crasses et grossières[1]. »

Je repense à mon rêve récurrent du voyageur entre deux eaux, à celui du poisson rémora, enfin à celui d’Artaud en femme sirène entourée de ses muses. N’y a-t-il pas dans mes rêves une échappée belle, une volonté (mais le mot ne convient pas ici) de fuir l’assignation de genre? En apparence seulement, l’eau salée de mes rêves semble permettre une vélocité sans obstacle. La mécanique des fluides? La viscosité dynamique et le fluide newtonien? Je suis allé explorer ce que je peux comprendre de ces notions et de ce langage pour me convaincre que la liberté de mouvement de mes rêves est un leurre. Décidément, je n’échapperai jamais à la déception de l’être enraciné.

Je saute du lit. Que s’est-il passé au juste? Quelques instants, ma pensée a fugué. Je suis en rade. Déséquilibré, je suis tombé tout bêtement. Je me retrouve assis sur le plancher. J’ai l’impression d’avoir nagé dans mon sommeil. J’ai mal à l’omoplate  droite. Décidément, ça ne s’arrêtera jamais. J’ai échappé de peu à l’interdiction de vol aérien qui frappe les États-Unis. Au cours du vol, j’ai dormi la tête écrasée contre le hublot. Puis l’aventure du taxi et de la valise disparue. Exit Dupin et le séminaire de Lacan sur la lettre volée. Je me contente d’une valise brune qui contient la quasi-totalité de l’œuvre complète d’Antonin Artaud.

Souvenirs d’enfance. J’ai l’impression d’être dans un quiz des années soixante-dix. Un quiz de fin d’après-midi où les membres du public peuvent choisir les yeux bandés le cadeau de leur choix. Chouette! Le tome XVIII des OC d’Antonin. Je me suis mis à lire et puis j’ai figé comme un orignal ébloui par le flash de phares LED au beau milieu du Parc des Laurentides. Je crois bien à ce moment avoir plongé de nouveau  dans un profond sommeil. Je me suis surtout demandé au moment de mon réveil si je n’avais pas participé à la constitution  par inadvertance d’une séance d’autohypnose.

Dans mon désir de me guérir et de vivre une vie meilleure, je m’en suis remis depuis peu à des thérapies qui ne reposent pas sur l’usage intempestif de la parole. Combien de fois ne m’a-t-on pas dit « Tu parles trop », « Tu viens de me couper la parole », pour que j’en tire les conséquences tardives et irréfutables. Surtout, j’ai lu toute l’œuvre post-psychanalytique de François Roustang, qui m’a convaincu.

Pour vous dire les choses avec honnêteté, je ne sais pas ce qui m’est arrivé. Le tome XVIII desOC d’Antonin dans la main droite, j’avais de plus le livre de Jankélévitch à ma portée et la citation que vous avez lue provoquait en moi une vive émotion. À mes yeux, cette longue phrase du philosophe était un bijou sculpté, un propos dont l’affect brut se voyait enrichi, à chaque regard sur l’une des surfaces travaillées du bijou, d’une nouvelle nuance. Je ne peux extirper de mon état mental qu’une grande disponibilité émotionnelle accentuée par la fatigue du voyage, le décalage horaire, sans oublier l’angoisse émergeante au sujet de la Covid19 et de ses conséquences.

Me suis-je mis de nouveau à rêver? À m’hypnotiser? Je ne vois rien d’autre que des femmes et des hommes qui s’agitent autour de moi. Le plancher de la chambre d’hôtel gîte. La houle grossit à vue d’œil. Je dis à mes compagnes et compagnons de chambre que nous devons retourner au port au plus vite, qu’il règne en ce moment un microclimat malsain, que nous devions éviter les rocs du haut-fond qui ne nous feraient pas de cadeaux si nous perdions de vue le chenal. En guise de remerciement, je crois avoir reçu un coup de bâton sur la tête qui m’a sonné. Je suis réveillé de mon état second, l’autohypnose ou quelque autre rituel avait joué son rôle.

C’est du Artaud tout craché ce coup de massue par derrière. Je parlerai désormais à voix basse avec le souci de ne pas m’entendre! Et d’éviter ainsi la possibilité du retour à un état favorable à l’hypnose. Il faut dire que j’ai acquis la réputation d’être un sujet hypersensible à toute forme de suggestion. Il suffit que je prenne le métro et que je m’assois sur un banc à côté de deux personnes en grande conversation, que l’une de ces personnes prononce la même phrase d’un débit régulier deux ou trois fois pour que je me sente décoller du réel et vivre l’implacable poussée de l’hypnose. Il ne m’est même pas nécessaire de fixer les yeux de la personne en question. Je n’ai qu’à me conformer à la sensibilité du milieu dans lequel je me trouve.

Un flash lumineux en guise d’ouverture, un coup de bâton comme il en existe au théâtre pour annoncer le début de la pièce, c’est du Artaud tout craché. Il ne manque que le bruit sec de la machette qui s’enfonce dans le billot de bois, un fracas de ferraille agité pour qu’Artaud se manifeste. Malheureusement, je ne l’ai jamais rencontré. Je sais que vous trouverez la chute de mon histoire bien banale. Il ne suffit pas que je me contente de tirer le point final du  propos dans la plus grande invraisemblance. Le simple fait que j’avoue la possibilité d’une rencontre entre l’auteur du Pèse-Nerfs et moi devrait me discréditer à jamais. Artaud est mort en 1948. Bien que les adeptes hallucinés du corps sans organes rêvent de le voir s’incarner en chauve-souris vendues au marché public de Wuhan.

J’ai parlé trop vite. L’idée d’un Artaud chauve-souris me plaît bien. Si je m’octroie le statut de poisson rémora, je ne vois pas pourquoi Artaud ne pourrait pas  avoir le choix de son incarnation. Artaud hyène du désert, Artaud vipère, Artaud caniche nain… Les choix sont  illimités. En fin de compte, je n’arrive pas à m’enlever de la tête l’idée qu’Artaud a favorisé l’infestation du monde entier à l’heure de la Covid19.  « Le théâtre comme la peste est une crise qui se dénoue par la mort ou par la guérison », cette phrase d’Artaud, j’entends bien me la répéter debout, les yeux plongés dans le miroir de la salle de bain de l’hôtel. » Vite, l’autohypnose et ma descente dans les abysses sous-marins.


[1]Vladimir  Jankélévitch, Vladimir,  Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien, Paris, Presses Universitaires de France, 1957, p. 115.


Collectif Récits infectés

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