Sur la perplexité.
La Terre vue depuis Mars

Laura T. Ilea

Les cadres de la perplexité. Des images diverses et disloquées qui se sont entassées dans ma tête. Ma première réaction, après le confinement, fut celle de m’organiser rapidement, d’insuffler des doses de Nietzsche à mes étudiants, de l’art relationnel, des partages du sensible, des plateformes de résistance pour un monde perturbé. Ensuite je me suis rendu compte, en sortant dans la forêt qui se trouve derrière la maison, que je pensais de plus en plus souvent aux gens d’une autre époque, dont je comprenais les destins maintenant pour la première fois : les frères de ma grand-mère, qui avaient fui dans les montagnes Fagaras dans les années ‘50, pour échapper à la chasse communiste, au communisme, tout simplement. Ils sont morts jeunes, tous les deux.

Nous étions donc en pleine apocalypse. On m’a demandé ensuite des réflexions en temps de pandémie pour un blog littéraire. J’ai commencé mon article en affirmant : « Il n’est pas temps de faire de la littérature. » Mais je l’ai fini par le dogme : « La littérature est l’état du monde ». Je me suis contredite, bref. J’étais entrée, probablement, dans cette phase où on assistait à un énorme reality show, freak show plus précisément, dans lequel tout scénario semblait en égale mesure vraisemblable, placé à une magnitude de zéro à l’infini, entre bagatelle et apocalypse.

C’est l’ère de la confusion qui commença alors. Des élections en France, conglomérats de personnes – suivies le lendemain par le confinement et par le régime policier. Désorientation. Des philosophes défenseurs des droits individuels, terrifiés par la vitesse avec laquelle on dépose les armes devant la menace du monstre; l’article de M. Visniec, interloqué de voir comment une création sophistiquée, l’homme, peut être vaincue par une forme de vie tellement simple. L’auteur de Homo Deus et sa futurologie, mis en question pour manque de rigueur. Je me suis réfugiée dans Underground de Kusturica. Une communauté enfermée dans les souterrains pendant la guerre. À la débâcle, le monde avait changé en profondeur. Le parallèle me sembla éloquent. J’ai essayé de voir le film avec les filles, mais j’ai dû m’arrêter quand les explosions ont éclaté. C’était trop.

C’est à ce moment que j’ai commencé à écouter attentivement les gens autour de moi. Les uns, apologètes de l’ordre, les autres, défenseurs de la biopolitique. Gaya scienza. Politiques du corps. « Il est tout à fait évident, disaient-ils, que la biologie n’est qu’un prétexte pour une réorganisation médiatique-politique de proportions. Et, ce qui est encore plus funny, c’est qu’on ne peut absolument rien faire. » Que de créer peut-être des républiques de l’imagination, des regards dans l’abîme, individuels. Les uns ont recours au salut par la culture, comme dans les good old times. D’autres ont coupé les ponts, en préférant se replier dans leur réalité. Il y en a qui détestent le zoom. Parfois il me semble que cela était dans l’air et que maintenant, de façon accélérée, la catalyse a amené au premier plan les ferments du nouveau monde, ses difformités, les choses passées sous silence, qu’on voit maintenant à l’œil nu, en pleine lumière. L’enseignement en ligne, le tourisme 5G, la nature qui se replie après avoir été dévastée, les discours catastrophiques, tout.

En continuant d’écouter, je me suis rendu compte que l’optimisme ou le pessimisme des gens autour de moi avaient une base extrêmement simple : si, oui ou non, leurs revenus étaient assurés après la crise pandémique. Le jour où j’ai compris cela, j’ai vu des vagues de réfugiés dans une île grecque, fuyant le feu, infectés par le virus. J’ai vu encore une fois l’apocalypse. Ensuite des voix timides, des journalistes, qui parlaient à tâtons de la possibilité de la réouverture graduelle, des conséquences du traitement, plus désastreuses que la maladie traitée.

J’ai vu ensuite le pape prêchant tout seul au Vatican. Et j’ai senti une étrange émotion la nuit des Pâques quand de petites lumières rouges étaient allumées à toutes les fenêtres du quartier. Probablement, mon cerveau archaïque réagissait aux souvenirs d’enfance.

Après, j’ai suivi les plans épidémiologiques d’intervention, des chefs-d’œuvre orwelliens tout simplement, toutes métaphores confondues : alors on verra le sommet de l’iceberg et les quelques mois seront comme s’ils n’avaient jamais existé. Avec les citoyens du monde devenus des catégories de risque.

Ensuite j’ai perdu un ami en France. Un très bon ami, que je connaissais depuis vingt ans. Au-delà des hommages qui lui étaient rendus dans la presse française, je ne pus m’empêcher d’imaginer le cercueil scellé, accompagné au Père Lachaise par quatre hommes masqués et trois membres de la famille. Son épitaphe : « Je suis heureux pour la première fois de ma mort. »

J’ai maintenant un lieu à visiter à Paris.

Il y a d’autre images, encore : j’ai vu la forêt verdir. Je n’avais pas vu une forêt verdir auparavant. Je veux dire, je n’avais jamais pris du temps pour cela. Je me suis souvenue : Sebastião Salgado, dépressif après avoir photographié d’innombrables atrocités, convaincu que l’espèce humaine est damnée, part avec sa femme au Brésil. Il avait là-bas une hacienda, héritée de son grand-père, qui avait séché complètement. Sa femme lui propose d’y planter un million d’arbres. Ce qu’ils font, en effet. Dix ans plus tard, la forêt est à nouveau pleine de vie et Salgado sauvé. Il se décide ainsi pour son nouveau projet, Genesis : une immense partie de la surface terrestre ressemble aux premiers jours de la création. Pour le reste, elle est infestée par des hommes.

De l’apocalypse à la genèse.

Les filles ont reçu des films photographiques instantanés. Elles se sont décidées à surprendre une image chaque jour, qu’elles collaient dans leur journal. Elles ont surpris le pied d’un T-Rex, la racine d’un arbre ayant, qui sait, deux cent ans. Nous nous sommes souvenues des sequoias, vers lesquels on montait au Nevada, pendant qu’une des filles apprenait à marcher. Il y a des sequoias anciens de trois milles ans. Il y a des cèdres au Liban du temps de Socrate. Ou d’Avicenna. Une des filles avait gardé dans sa boite de souvenirs le savon de cèdre et la bougie allumée, la nuit des Pâques.

Rien de nouveau sous le soleil. On est pris dans la confusion, la cacophonie et la promiscuité d’une époque qui recycle des extinctions après extinctions.

Sequoia en témoigne.

Tout comme le T-Rex dans la forêt.

C’est à ce moment-là que j’ai pensé que le temps est venu pour une science gaie, pour une danse à la Nietzsche. Nietzsche est d’un ludisme fou, si on le sort du canon. J’ai repris les dialogues Inflexions après un silence de cinq mois et j’ai demandé à mes interlocuteurs s’ils avaient parfois ressenti l’effroi, le sentiment de la catastrophe, la panique. Les deux m’ont répondu non, le rire est délivrant, il est l’arme la plus puissante contre la peur. On n’a pas si bien ri depuis ‘68, peut-être. Le monde d’avant la pandémie était tombé dans une banalité crasse. Ce qui se passe maintenant pourrait être un catalyseur. Vers quoi? No idea.

Je dois admettre que je ne me sens pas du tout à l’abri, que mes rêves sont troubles depuis des mois, que je vois des vagues et des vagues de populations exposées à ce qu’on appelle les nécropolitiques. Que j’aime le rire, mais que parfois je me sens terriblement vulnérable. Que je suis effrayée par un monde du sérieux et des décrets, dans lequel on ne pourra plus rire. Que je n’ai pu rien faire pendant tout ce temps. Que j’aime encore l’idée de transvaluation des valeurs. De voir les choses à partir d’une autre perspective. De les voir, tout d’un coup, depuis la planète Mars.

Voici mes perplexités. De voir que le monde peut chavirer en une seconde. Je connaissais des histoires de gens, partis à l’étranger à la veille de la Seconde Guerre mondiale, qui sont demeurés « de l’autre côté » toute leur vie. Gombrowicz, le Polonais, restés en Argentine vingt-quatre ans. Djuvara, un historien roumain, parti en Suède, resté au large du monde pendant quarante ans. Un de mes personnages, Daria, part de l’Amérique et ne peut plus rejoindre sa famille, coincée là-bas, toujours à cause de la guerre.

C’est cela ma souffrance, ma perplexité. Qu’on ne franchira plus les frontières. Qu’on trouvera le bouton de la peur qui, une fois déclenchée, sera capable de refaçonner tout un monde. Qu’on n’entendra plus de nuances, qu’il y aura un consensus autour des mesures restrictives. Que je laisserai de l’autre côté des amis et des chemins que je ne pourrai plus rejoindre.

Perplexité devant les masses qui portent en elles les microbes de la contamination affective; devant les missiles lancés dans l’espace à chaque fois que la situation sur Terre devient insupportable. Devant les malades chroniques qui n’ont pu recevoir leurs traitements et suivre leurs analyses parce que les hôpitaux ont été vidés à travers la chasse à virus. Que le monde peut être regardé au microscope; que si le devenir est bloqué, c’est l’être qui en souffre. C’est l’obscur Héraclite qui le disait : le devenir est une guerre des contraires. Si l’un des deux l’emportait sur l’autre, le devenir serait figé. On a bloqué artificiellement le devenir du monde, tout le domino est en train de s’effondrer. Si on peut tout contrôler, on peut également tout détruire. Si on peut tout surveiller, on peut également tout présumer.

La perplexité est un état qui ne voit pas d’issue. Pas de solution univoque. Le problème c’est que dans des circonstances contraignantes, il faut rapidement sortir de la perplexité. Il faut trouver des solutions. La perplexité est à l’affût, elle est le pressentiment du nouveau qui est en train de se déclarer. Mais la solution vient avec le retranchement vers le passé ou bien avec son annulation par l’effroi, vite fait.

Je ne veux plus entendre des gens qui ont raison. Qui connaissent la vérité, si évidente. Qui ne souffrent pas de perplexité.

L’Amérique des années soixante a connu l’assassinat de Kennedy et de Martin Luther King, la guerre du Vietnam. Et la pandémie, la grippe Hongkong de 1968, qui avait décimé entre un et quatre millions de personnes dans le monde. La mort sévissait, ainsi que le chaos. Mais en 1969, Woodstock accueillait des spectacles en plein air, pour une nouvelle célébration de la vie. Peut-être qu’un nouveau Woodstock nous attend, malgré tout. Peut-être que la Galaxie Gutenberg est à sa fin et qu’elle sera remplacée par le numérique à grande échelle. Mais tout aussi bien il se peut que le numérique imposé réveille en l’homme des désirs ancestraux, la nécessité du contact épidermique, la présence. La perplexité de la rencontre.

Qu’il y ait des gens qui veulent vivre, rien d’étonnant à cela. Qu’il y ait des gens qui résistent au confinement en Suède, qu’ils nagent contre le courant, c’est peut-être assumer la magnitude des conséquences.

Que la violence éclate aux États-Unis, c’était prévisible. Ma perplexité vient du fait qu’on ne la voyait pas venir. Partout. En vagues déferlantes. Que plus de la moitié des pays du monde veulent s’engager dans une enquête sur les débuts de la pandémie, sur le rôle de la Chine dans ce fléau planétaire, c’est normal. Mais j’ai peur des résultats de cette enquête.

Que le monde soit pareil, légèrement pire, comme le disait Houellebecq, oui, toujours perplexité. Il a en vue l’Occident, de toute évidence. Avec son mépris envers la vieillesse, avec sa tendance vers l’incorporalité. Et surtout avec son individualisme. Comment se pourrait-il que le monde reste pareil après un tel maelström?

La perplexité me garde, un instant de plus, dans notre ancien monde. Je me demande toutefois : quels seront les thèmes, les rêves, les angoisses et les projets du déconfinement? Il est clair qu’en perdant la terre ferme sous leurs pieds, les gens veuillent des maisons, des enfants, rêvent de leurs pays d’origine, d’une île utopique, d’une arche de Noé, d’un segment de monde où respirer et vivre librement. Je suis perplexe à l’idée que, pour une fois, la pandémie ait tout englouti : masculinité toxique, féminisme, droite-gauche. Mais elle a décuplé sur la culpabilité et les boucs émissaires.

Elle reprend ses forces pour nous perturber avec des nouvelles contaminations affectives, avec des guerres des symboles, déclenchées par les ferments épidémiologiques. Je me demande combien de temps je pourrais encore rester figée, bouche bée… avant que le nouveau commence. Où commence l’avenir? Combien de temps pourrais-je rester interloquée par la perplexité, avant que la roue se mette en marche? Avant que l’on soit plongé dans le nouveau monde?

*Des fragments de ce texte se retrouvent en roumain sur la page Facebook de VAR Cultural, à l’ART(t)EST #46. Ils ont été poussés plus loin et retravaillés pour en faire un récit de la perplexité, sous la contrainte de l’urgence.


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